La chronique théâtre de Jacques Paugam : Demain il fera jour de Henry de Montherlant et En Réunion d'Andrew Payne.

Type d'annonce : : Rendez-vous culturels
Annonce publiée le 30/04/2017 par
Régions (France) Île-de-France

"DEMAIN IL FERA JOUR", de Henry de Montherlant.

Le purgatoire prolongé que l'on fait subir à Montherlant dramaturge est une des plus grandes injustices de l'aventure littéraire française contemporaine. Osons le dire : Montherlant est, non seulement, un grand romancier mais il est aussi l'un des quatre à cinq plus grands auteurs français de théâtre du XX° siècle. "LA REINE MORTE", "LA VILLE DONT LE PRINCE EST UN ENFANT"- pour n'en citer que deux- sont de très grandes pièces. Montherlant est probablement le plus racinien de tous les auteurs français depuis le XVII°, ne serait-ce que dans l'extrême simplicité du développement de l'action, parfaitement maîtrisé. Et chez lui comme chez Racine, le même "pouvoir du silence".

Sans doute paie-t-il aujourd'hui son goût austère pour la grandeur; son refus amer de la médiocrité. Et, parfois, il est vrai, une certaine pose dans sa manière d'exister. De ce point de vue, l'homme a sans doute desservi l'auteur. Mais à cette aune-là, que d'écrivains pourraient périr écrasés...

Canevas de "DEMAIN IL FERA JOUR" : juin 1944, un avocat d'affaires, qui a entretenu des relations avec les allemands, accepte que son fils, bâtard âgé de 17 ans, entre dans la Résistance; espérant éviter ainsi des ennuis à la Libération. Au grand dam de la mère de son fils, qui pressent le pire. Un fils qui, méprisant les recommandations de prudence de son père, entend bien se donner à fond. Il mourra dès le premier jour de son engagement.

A sa création, en 1949, cette pièce a dérouté certains, car elle constitue le prolongement, en forme de conclusion, de "FILS DE PERSONNE", oeuvre représentée six ans plus tôt. Les trois personnages ayant, ici, trois ans de plus.

La pièce eut également contre elle d'aborder de front des sujets -la collaboration, l'épuration- qu'en 1949, bon nombre de gens préféraient, pour toutes sortes de raisons, laisser sous le boisseau. D'autant qu'en grand écrivain, et non en procureur, Montherlant n'a pas voulu accabler le personnage, à certains égards, détestable, du père. Un homme qui a bien compris ses limites : "La plupart des hommes, confesse-t-il amèrement, recèlent en eux-mêmes leur propre caricature; et cette caricature ressort un jour, à l'improviste, sous le coup de l'événement".Il ne se rendra compte que trop tard de l'ampleur de sa médiocrité :"Toute ma vie, j'ai été coupable". Et il va payer très cher sa part de turpitude :"Me voici rentré dans le monde de la douleur".

64 ans après, l'intérêt de la pièce ne tient pas surtout à l'évocation de la collaboration et de l'épuration, sauf à travers l'étalage des mécanismes de la peur, qui conduit à tout. Mais bien à l'expression de tout un univers montherlannien :

-évocation cynique de la médiocrité. Jugement de l'avocat sur les autre et sur son fils :"Je l'ai retrouvé solidifié dans l'insignifiance".

- sens aigu de la formule :"Insulter fait partie du génie de l'adolescence".

- analyse spectrale de l'indifférence aux autres :"Combien il est difficile de faire comprendre aux hommes qu'ils ne sont rien pour vous". Ou encore, cette terrible formule lapidaire :"Je n'aime pas mon fils".

- et, surtout, investigation de la solitude, parfois hargneuse, des couples. Ici, la détresse d'une femme, admirablement interprétée par Léa Drucker, mère possessive, bourgeoise humiliée mais parfois retors, qui, drapée dans sa robe longue plissée, rouge, se transforme à l'occasion en héroïne de la tragédie grecque. Impossible d'oublier sur l'heure ses cris de :"Misérable, misérable, misérable".

Dans le rôle de l'ado de 17 ans, Loïc Mobihan sait jouer simple, fort, échappant aux mièvreries si fréquentes chez de jeunes comédiens.

Mention spéciale, enfin -mais avec lui, c'est depuis longtemps une habitude-, mention spéciale donc à Michel Fau, dans le rôle du père. Michel Fau qui, par ailleurs, assure la mise en scène. Un metteur en scène parfois provocateur mais toujours créatif, à l'opéra comme au théâtre; et un acteur jamais anodin, parfois déroutant, quelques fois génial comme, la saison dernière, dans "QUE FAIRE DE MISTER SLOANE", la pièce de Joe Orton, qu'il avait également mise en scène lui-même. Ici, il incarne avec une vérité presque gênante toute la complexité écrasante d'un homme qui croit longtemps se dédouaner de lui-même par son désabusement et son cynisme.

Bilan : "DEMAIN IL FERA JOUR", oui, mais un jour noir. Et chez Montherlant, le noir est plus noir que noir. Mais aller voir cette pièce, ne serait-ce que pour vous rendre compte à quel point un grand écrivain peut nous aider, mieux que n'importe quel discours ou théorie, à aller chercher ce qu'il y a de plus complexe en nous, de plus sombre aussi. Au risque d'en éprouver une certaine gêne. Mais après tout, pourquoi ne pas regarder la réalité en face, comme on regarderait un peloton d'exécution ?

SYNTHESE : MENTION TRES BIEN.

REFERENCES :
"DEMAIN IL FERA JOUR", de Henry de Montherlant.
Mise en scène de Michel Fau.
 Avec Léa Drucker, Michel Fau, Loïc Mobihan, Roman Girelli.
Théâtre de l'Oeuvre.
Réservations : 01.44.53.88.88
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"EN REUNION", d'Andrew Payne

Comment faire signer un contrat défavorable à un partenaire, quand un événement aussi saugrenu que cocasse vient retarder cet aboutissement tant recherché, dans un univers où tout ou presque est permis, à condition d'exceller dans le camouflage?

Il y a ceux qui tiennent le coup. Et il y a ceux qui, à ce petit jeu du masque et la plume, pètent les plombs.

Pour faire digérer sa vision plus que sombre de notre monde, Andrew Payne, auteur à succès de "SYNOPSIS ET SQUASH" et de "PLAN B", utilise un humour noir et corrosif. Cà sent la paroi verticale. Résultat, pour les protagonistes cela devient rapidement du sauve qui peut; et nous, en tant que spectateurs, on se dit, plus encore que d'habitude, que nous vivons dans un monde de fous.

Ceci étant, pendant la première partie de la pièce, on se dirait presque qu'on accepte "de faire avec", tant le spectacle est remarquable : rythme endiablé, miracle de vraie vie, langue à fleur de quotidien, avec quelques passages d'anthologie, tel le récit-minute d'un adultère; sans oublier les comédiens, d'un réalisme époustouflant. Et les indispensables bons mots; sur le thème, par exemple, du mystère, pire que le mensonge :"Quelqu'un qui ment, au moins il fait un effort".

Mais au bout de 3/4 heure, le propos s'enlise un peu, lorsque l'interlocutrice tant redoutée s'engage dans une longue confession personnelle, à peine déguisée. Et que psychologie et psychanalyse viennent alourdir le factuel. Dommage, parce que le début promettait énormément. Au point d'ailleurs qu'à lui seul, il vaut vraiment le déplacement.

SYNTHESE : MENTION TB (pour les quarante-cinq premières minutes).

REFERENCES :
"EN REUNION", d'Andrew Payne.
Adaptation de Robert Plagnol.
Mise en scène de Patrice Kerbrat.
Avec Anne Bouvier, Robert Plagnol, Swann Arlaud et Patrice Kerbrat.
Petit Montparnasse.
Réservations : 01.43.22.77.30.

JACQUES PAUGAM