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Couverture d'une BD sur L'Affaire du courrier de Lyon

Chers amis,


« Quand on fait route dans une bonne chaise de poste ou dans un bon coupé, bien entortillé de manteaux et de paletots de caoutchouc, coiffé d’une casquette à oreilles, avec une chancelière aux pieds et un rond sous soi, on se prend à regretter ces bons voyages difficiles de la France d’autrefois ; voyages pleins de péripéties, comme celui de ce gros coche de Bordeaux, qui mettait trois semaines pour venir à Paris, versait cinq ou six fois en route et subissait au moins deux attaques de larrons. Ah ! Les voleurs, personne n’y croit plus aujourd’hui, les voleurs n’existent plus nulle part... », se plaignait avec dérision Gérard de Nerval, en 1830, d’un Paris-Genève en diligence un peu trop serein et monotone à son goût.


Si les routes de France étaient sûres sous le règne de Louis-Philippe, ce n’était pas le cas quarante ans auparavant. C’est certainement le Directoire, avec ses routes livrées aux malandrins, qui compte le plus grand nombre d’attaques de grand chemin. L’historien Albert Vidal dans son Avènement de Bonaparte (1902) nous donne une description assez précise de l’insécurité des traversées de l’époque : « Un voyage en France est alors périlleuse aventure. La diligence part, sale, délabrée, sonnant la ferraille, tirée par des haridelles attelées de cordes ; péniblement, elle s’avance par les chemins affreux coupés de ressauts et de fondrières... Soudain, à l’un des détours de la route, des fusils braqués luisent et de sataniques figures surgissent de la broussaille, hommes au visage couvert d’un crêpe ou noirci à la suie. Ces masques d’épouvante environnent la voiture. Le postillon et le conducteur couchés en joue doivent s’arrêter sous peine de mort. Les brigands fouillent la voiture, retirent des coffres défoncés l’argent appartenant à l’Etat, les papiers, les sacs chargés de dépêches ».


De toutes les mésaventures routières, il en est une qui est restée tristement célèbre : l’affaire du courrier de Lyon. A cinq heures du soir le 27 avril 1796, la malle-poste de Lyon quitte la rue Saint Martin pour se lancer sur la grande route de Paris à Fontainebleau, direction Lyon. Attelé à trois chevaux sur l’un desquels est monté le postillon, Monsieur Audebert, le fourgon en osier loge outre une petite fortune, Monsieur Excoffon, le convoyeur chargé de la sécurité du voyage, ainsi qu’un voyageur, un certain Monsieur Laborde qui se dit marchand de vin à La Tour-du-Pin.


Le lendemain matin, la diligence est retrouvée abandonnée dans un champ de blé du côté du village de Lieusaint, à une lieue de Melun. Force est de constater que les sept millions de livres en assignats et les quatre-vingt-mille livres en monnaie destinés à l’armée d’Italie du général Bonaparte se sont fait la malle. Au bord du chemin, les corps d’Audebert et d’Excoffon sauvagement assassinés gisent dans un bain de sang. Deux des chevaux sont attachés à un arbre et le troisième a disparu tout comme le butin et le voyageur.


Le scénario du crime est assez facile à reconstituer d’autant que des témoins ont aperçu quatre hommes à cheval sortant d’un cabaret attendre sur cette même route. La serveuse Sauton, le marchand de vin Chabaud et la serveuse Grossetête dudit cabaret peuvent décrire les brigands. En ratissant la zone, les gendarmes trouvent un éperon réparé par une ficelle ainsi qu’un sabre ensanglanté. Des pièces à conviction qui feront avancer l’enquête lorsque le jumeau de l’éperon cassé et le fourreau du sabre seront retrouvés.


Déduction est faite que le pseudo Laborde est un complice et qu’il est rentré à Paris avec le cheval du postillon. Un garde barrière parisien affirme le passage de cinq cavaliers montés sur des chevaux rompus vers cinq heures du matin. L’investigation se tourne donc vers les loueurs de chevaux ce qui permet aux enquêteurs d’identifier un certain Etienne Couriol,  que l’on retrouve à Château-Thierry en possession d’un cinquième du butin. Très vite, cinq hommes de l’entourage de Couriol sont mis en cause. Parmi eux, l’homme d’affaires Joseph Lesurques, est unanimement reconnu par les témoins cités, des paysans de Lieusaint et Montgeron alors qu’il crie son innocence et que le bijoutier Joseph Legrand affirme avoir été en sa compagnie le jour de l’attaque. L’alibi n’est pas entendu et l’homme est déclaré coupable.


Trois hommes sont condamnés à mort dont Couriol et Lesurques. Le premier reconnait sa culpabilité et clame l’innocence de Lesurques dont la ressemblance frappante avec son vrai complice, le dénommé Dubosq, a leurré les témoins. Le pourvoi en cassation de l’innocent est rejeté et le Conseil des Cinq-Cents renonce à intervenir afin de respecter la séparation des pouvoirs législatif et judiciaire. Le droit de grâce ayant été aboli pendant la Révolution, Lesurques ne peut échapper à l’échafaud. La victime de l’une des plus criantes erreurs judiciaires écrit ces mots touchants à sa femme avant de gagner la guillotine : « Ma bonne amie, quand tu liras cette lettre, je n'existerai plus ; un fer cruel aura tranché le fil de mes jours qui devraient être tous à toi et que je t'avais consacrés avec tant de plaisir, mais telle est la destinée qu'on ne peut fuir en aucun cas : je devais être assassiné juridiquement ».


Cinq ans après l’exécution, probablement rongé par les remords, le juge Dubanton rouvre l’enquête. Celle-ci permet d’arrêter deux des complices de l’affaire, dont le fameux Dubosq, qui jurent de l’innocence de Lesurques. Les deux malfrats sont à leur tour exécutés mais Lesurques n’est pas pour autant innocenté.


La famille du condamné demande à plusieurs reprises à la justice de réhabiliter leur mari ou père, mais en vain. Victor Hugo, fervent défenseur de l’abolition de la peine de mort, prend la défense de Lesurques et le pose comme modèle. Ainsi, dans sa lettre Aux habitants de Guernesey (1854) rédigée dans le cadre de l'affaire Tapner, Victor Hugo rappelle son innocence : « Tous les échafauds portent des noms d’innocents et de martyrs. Non, nous ne voulons plus de supplices. Pour nous la guillotine s’appelle Lesurques, la roue s’appelle Calas, le bûcher s’appelle Jeanne d’Arc, la torture s’appelle Campanella, le billot s’appelle Thomas Morus, la ciguë s’appelle Socrate, le gibet se nomme Jésus-Christ ! ».


Devant le silence de la justice, Madame Lesurques sombre dans la folie et sa fille se suicide. Leur fils, quant à lui, s’enrôle dans l’armée Napoléonienne pour laver le nom de son père et meurt pendant la campagne de Russie. Lesurques demeure dans la mémoire collective comme le symbole de la victime d’une erreur judiciaire alors même qu’il plane encore un doute sur son innocence. Une loi établie en 1867, concernant le bénéfice du doute et la réhabilitation des condamnés finalement reconnus innocents après leur mort, porte son nom même s’il n’en a pas bénéficié.
Quoi qu’il en soit, personne ne démentira les propos du héros d’Albert Uderzo et René Goscinny dans Le Tour de Gaule d’Astérix (1965) : « Je vous promets qu’on n’a pas fini d’en parler de l’affaire du courrier de Lugdunum ! »…


Nous souhaitons un excellent week-end à tous et une bonne fête aux Zita, Pierre-Marie, Valérie, Catherine, Robert, Jérémie, Joseph, Boris et Philippe…


Albane de Maigret