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La mort de Félix Faure, publiée par L'Illustration (1899)

Chers amis,


Le 16 février 1899, l’émotion est à son comble. Félix Faure, président de la République depuis quatre ans, vient de mourir. Prédestiné par son prénom au bonheur ? C’est certainement fort heureux que Félix Faure trouve la mort dans son salon bleu de l’Elysée, celui réservé à ses séances « très particulières ».


Si l’on connaît l’avenue, la rue, la station de métro et l’ancien square qui portent son nom à Paris, rares sont ceux qui se souviennent de sa politique. Comme bien d’autres présidents de la IIIe République, Faure n’a pas marqué la France par des hauts-faits et c’est plutôt sa mort extatique, en défrayant la chronique, qui l’a fait entrer dans la postérité.


Bon vivant, surnommé le « Président Soleil » en raison de son amour pour le faste, Félix Faure est un pur produit de la Belle Epoque, élégant jouisseur et mondain, effronté à ses heures, qui arbore à toute heure les tenues les plus distinguées et se déplace dans une calèche à six chevaux escortée par des pelotons de cuirassiers. Dans une société moralement décomplexée, le président affiche sans pudeur ses conquêtes féminines tandis que Berthe, la première dame de France, est relayée à un second rôle et si elle est autorisée à suivre, c’est vingt grands pieds derrière. Mais cela ne choque personne.


En 1899, le président partage ses moments de détente avec une certaine Marguerite Steinheil, femme du peintre académique sans grand succès, Adolphe Steinheil. Ce dernier, loin de condamner la liaison de sa femme, se réjouit au contraire des commandes présidentielles inespérées qui en découlent, notamment celle de la toile monumentale La Remise des décorations par le président de la République aux survivants de la redoute brûlée, exposée au Salon de 1898.


Le 16 février, « Meg » doit retrouver son amant à 17h00, après le Conseil des ministres dédié à l’affaire Dreyfus. L’huissier connait bien les instructions, il doit sonner deux coups pour annoncer la visite galante. Deux coups sonnent, et le président s’empresse d’avaler une pilule revigorante (Meg est de trente-deux ans sa cadette…). Fausse alerte – les deux coups seraient-ils devenus un réflexe pour l’huissier de garde ? Il s’agit en fait du cardinal Richard, archevêque de Paris, suivi du prince Albert Ier de Monaco venus plaider la cause du capitaine Dreyfus.


Les obligations rendues, Faure avale à la hâte un nouveau cachet et se tient prêt pour recevoir sa dulcinée. Alors qu’ils font leur affaire, le président est pris d’une crise subite d’étouffement et s’écroule. Paniquée, Meg se dérobe par la petite porte à demi vêtue et s’enfuit dans la rue de Marigny où elle hèle un fiacre. Le salon bleu est vite envahi. Le médecin n’y peut plus rien et le curé de la Madeleine accouru pour donner les derniers sacrements interroge le petit comité : « Le président a-t-il encore sa connaissance ? ». Question provoquant cette réponse mythique : « Non Monsieur le curé, elle vient de s’enfuir par l’escalier de service ».


La congestion cérébrale est officiellement diagnostiquée mais la presse fait des gorges chaudes de l’affaire. N’ignorant pas que le président libertin est mort de la « petite mort » au sens où l’entendent Charles Baudelaire ou Georges Bataille, elle affuble Meg du sobriquet de « Pompe funèbre ». Le Journal du peuple avance qu’il est mort d’avoir « trop sacrifié à Vénus » et Georges Clémenceau, lui aussi bien connu pour ses frasques, proclame non sans esprit ni sarcasme : « Il a voulu vivre César, il est mort Pompée ».


S’il en est fini de Félix Faure, Marguerite n’est pas au bout de ses aventures. Son surnom diffusé par la presse fait fureur et lui attire de nouveaux amants, dont Aristide Briand et le roi du Cambodge.
Meg aurait pu continuer sa vie sulfureuse sans que l’on parle d’elle mais un événement de 1908 la fait revenir sur le devant de la scène. Rémy Couillard, le domestique de la famille Steinheil, découvre dans le domicile de ses employeurs Adolphe et sa belle-mère assassinés, et Meg ligotée et bâillonnée dans une pièce attenante. Louis Lépine, Préfet de police de Paris, suit l’instruction.
« Pompe funèbre » est bien sûr soupçonnée et finalement relaxée après la plaidoirie de son avocat longue de sept heures. Elle épouse alors un baron anglais et meurt de sa belle mort à l’âge de quatre-vingt-cinq ans… dans le Sussex.


Nous souhaitons une excellente semaine à tous et une bonne fête aux Julienne, Alexis, Bernadette, Gabin, Aimée, Pierre, Damien, Isabelle…


Albane de Maigret