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Beaumarchais par Jean-Marc Nattier (1685 - 1766)

Chers amis,

Le 18 mai 1799, Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais est frappé d’une apoplexie dans son lit à l’âge de soixante-sept ans. Une mort foudroyante met fin à une vie ébouriffante et inaugure une postérité non moins éblouissante. Beaumarchais ? – Me voici. Beaumarchais ? – Me voilà. Beaumarchais ci, Beaumarchais là… Quand on le cherche, on le trouve ; là où on ne le cherche pas, il y est aussi. Hommage à un homme aux multiples facettes, à un « ambitieux par vanité, laborieux par nécessité, mais paresseux… avec délices ! Orateur selon le danger ; poète par délassement ; musicien par occasion ; amoureux par folles bouffées », à celui qui a « tout vu, tout fait, tout usé » (La folle journée, ou le mariage de Figaro – 1778).

Pierre-Augustin Caron commence à l’âge de treize ans son apprentissage de maître horloger dans la boutique de son père. A vingt ans, il invente un procédé inédit pour remonter le ressort des montres à gousset, le présente à Jean Lepaute, horloger de Louis XV, qui s’empresse de lui voler. Caron s’offusque, se rebelle, se rebiffe, s’emballe, rédige placet sur placet et obtient gain de cause. Sa pugnacité frappe le Roi qui convoque le jeune homme, l’engage et l’invite à son lever. Reconnaissant de cette bienveillance, l’horloger offre au souverain une montre extra-plate, et à sa favorite, Madame de Pompadour, une montre sertie dans un chaton de bague.

Les faveurs de la Cour gagnées, Pierre-Augustin obtient grâce à Madame Franquet, sa maîtresse, la charge de « contrôleur de la bouche » que son mari malade ne peut plus assumer. Le mari meurt. Caron épouse sa veuve, propriétaire du domaine de Beaumarchais dont il reprend le nom plus coulant que le sien pour grimper les échelons. Pierre-Augustin de Beaumarchais est nommé en 1759 professeur de harpe de Mesdames, les filles de Louis XV, puis achète une charge de secrétaire du Roi. Jeune veuf entouré de la protection de La Pompadour et de son mari complaisant, Beaumarchais rencontre les personnes influentes de la Cour et les séduit avec ses traits d’esprit, son intelligence, sa gaieté, son éloquence…

Initié aux spéculations financières par Joseph Pâris-Duverney, financier de la Cour, il fait preuve d’une telle habileté dans les intrigues et les opérations que son mentor multiplie ses missions et l’inscrit dans son testament. De retour d’un voyage d’affaires en Espagne en 1764, le nouveau lieutenant-général des chasses au bailliage et capitainerie de la Varenne du Louvre écrit pour se détendre quelques pièces mineures, mais prometteuses, qu’il joue en privé au château d’Etioles, résidence de la maîtresse royale et son mari.

En 1770, le premier intendant de l’Ecole militaire meurt. Son petit-neveu et légataire universel, le comte de La Blache conteste le testament de Pâris-Duverney. Une longue série de procès à rebondissements s’ensuit et anime la vie parisienne. Beaumarchais, gagne une instance, perd la suivante, en gagne une autre… Son adversaire appelle la justice à « purger la société d'une espèce aussi venimeuse », tandis que Beaumarchais accuse le juge Goëzman de corruption. Privé de ses droits civiques, le financier regagne la faveur du public avec quatre Mémoires, dans lesquels il défend sa position avec la verve qu’on lui connaît.

D’Angleterre où il s’est exilé, un billet lui parvient. Il est signé du Roi. Sommé de rentrer à Versailles de toute urgence, Beaumarchais se voit confier sa première mission d’agent secret. La tâche est simple : retourner à Londres et négocier avec Charles Théveneau de Morande – par l’intermédiaire du chevalier d’Eon – la destruction d’un pamphlet diffamatoire à l’égard de Madame du Barry, favorite de Louis XV, intitulé Mémoires secrets d’une femme publique. « Vous me voyez (…) prêt à servir de nouveau Votre Excellence en tout ce qu’il lui plaira de m’ordonner », Le Barbier de Séville (1775). Mission accomplie. Beaumarchais revient triomphant à Paris le 10 mai 1774 pour s’entendre dire le Roi est mort. Vive le Roi ! Il peut donc s’asseoir sur sa rémunération, d’autant que Louis XVI n’a que faire de la réputation de la favorite d’un défunt, fut-il son grand-père.

Il faut tout recommencer, gagner l’estime du nouveau Roi. Beaumarchais écrit à Monsieur de Sartine pour le convaincre d’intercéder en sa faveur auprès du souverain : « Tout ce que le roi voudra savoir seul et promptement, tout ce qu'il voudra faire vite et secrètement, me voilà ; j'ai à son service une tête, un cœur, des bras et point de langue. Avant ceci je n'avais jamais voulu de patron ; celui-là me plait ; il est jeune, il veut le bien, l'Europe l'honore et les Français l'adorent ». La publicité fonctionne puisque rapidement un ordre de mission similaire est envoyé à l’espion. Cette fois le libelle vise le couple royal en prétendant que le Roi a « l’aiguillette nouée » ; Avis à la branche espagnole sur ses droits à la couronne de France, à défaut d’héritiers.

1775 est une année riche. La première représentation du Barbier de Séville ou La Précaution inutile est un échec mais trois jours suffisent au dramaturge pour réécrire sa pièce et en faire une apothéose. La même année, Beaumarchais s’investit corps et âme dans le combat d’indépendance des Etats Unis d’Amérique envers l’Angleterre. Il convainc le Roi du bien-fondé de cette révolution et obtient un million de francs des cassettes royales pour financer l’approvisionnement en armes et en munition des insurgents. Il arme des navires sur ses fonds propres et soutient l’expédition menée par La Fayette. Benjamin Franklin confesse ne pas pouvoir rembourser l’armateur, stratège naval, actionnaire et acteur de la guerre d’Amérique, mais lui assure la reconnaissance éternelle du Nouveau Monde. Une lettre officielle de remerciement lui est d’ailleurs envoyée par le directeur du Congrès américain, John Jay, en 1779.

Beaumarchais fonde la Société des auteurs et compositeurs dramatiques en 1777, précaution utile pour garantir les droits patrimoniaux et moraux des auteurs, que Sainte-Beuve qualifiera de « géniale ». La Folle journée ou le Mariage de Figaro en 1884 connait un succès inouï. L’insolence du ton lui vaut tout de même le cachot, mais Louis XVI doit vite céder à la pression publique et relâcher le dramaturge. En 1792, L’Autre Tartuffe ou La Mère coupable vient clore la fameuse trilogie qui inspire à Rossini et Mozart deux grands opéras. Beaumarchais se passionne pour la navigation aérienne en cette fin du XVIIIe siècle et interpelle le premier ministre quelques mois avant de mourir sur cette « découverte propre à changer la face du globe plus que n'a fait celle de la boussole ».

Quelle insolence délicieuse ! Quelle éloquence ! Quel visionnaire ! Quel séducteur irrésistible ! Quelle vie ! Quel homme ! « Quel homme ! Il réunit tout, la plaisanterie, le sérieux, la raison, la gaieté, la force, le touchant, tous les genres d’éloquence ; et il n’en recherche aucun, et il confond tous ses adversaires, et il donne des leçons à ses juges » (Voltaire à d’Alembert, à propos de Beaumarchais et de son quatrième Mémoire contre Goëzman, rédigé en 1774).
Nous souhaitons une agréable semaine à tous et une bonne fête aux Corinne, Éric, Yves, Bernardin, Constantin, Emile, Didier et Donatien…


Albane de Maigret