La bataille d'Azincourt

L’actualité ne cesse d’opposer « l’Ancien Monde », qu’il soit politique, économique ou culturel au « Nouveau Monde » supposé plus dynamique et  ouvert. L’on aurait tort de penser que cette vision assez radicale est apparue avec la grande rupture que fut la Révolution Française (et notamment la popularisation de l’expression « Ancien Régime »). L’Histoire de France est parsemée de « ruptures » plus ou moins connues : la bataille d’Azincourt en est un des exemples les plus intéressants.


La Bataille d’Azincourt : une défaite majeure pour la monarchie française.


Henri V d’Angleterre, dont la famille n’a toujours pas renoncé aux droits sur le royaume de France profite de la faiblesse du pouvoir français, et notamment de la folie du roi Charles VI pour dénoncer la trêve conclue de 1396.



Plus de 1400 navires emmenant près de 30 000 hommes débarquent en France  près de Harfleur, l’imposante armée se dirige vers Calais afin d’hiverner. Entre-temps, le roi de France, fidèle à une coutume remontant aux mérovingiens, convoque le « ban et l’arrière-ban » afin de contrer l’envahisseur.


L’avant-garde anglaise réunissant plus de 6 000 hommes se retrouve à Azincourt face à plus de 14 000 français : la fine fleur de la Chevalerie est là (environ 3000) suivie d’arbalétriers et d’hommes d’armes. L’on connait la suite … la cavalerie attaque les lignes anglaises, les archers d’Henri V déciment les troupes françaises. Le terrain particulièrement boueux, ainsi que nos arbalètes peu efficaces du fait de l’humidité extrême de la période (les cordes ne se tendent plus) rendent la bataille encore plus difficile pour les troupes du roi de France.


Henri V effrayé par le nombre de prisonniers capturés ordonnera même leur exécution, ce qui est un fait extrêmement rare en cette période.


La France se retrouve sans défense et les troupes anglaises peuvent aller et venir sans être inquiétées.


Au-delà du drame militaire, cette bataille eut des répercussions beaucoup plus profondes sur l’histoire des deux pays.


Deux pays, deux interprétations



Azincourt côté anglais, c’est d’abord le souvenir d’une victoire « totale » qui est rappelée tout au long de l’histoire de la Grande-Bretagne. Churchill lui-même y fera constamment référence durant les heures sombres de la bataille d’Angleterre.


Le plus intéressant est toutefois du côté français : la défaite d’Azincourt, c’est avant tout dans l’esprit du temps la faillite d’un modèle féodal dépassé. Les textes de l’époque évoquent en des termes différents un sentiment de « faillite des élites ». La chevalerie française dont l’essence même est constituée par sa puissance militaire est discréditée.


Le royaume est ouvert aux troupes anglaises et la population prend alors conscience qu’il n’est pas question de vivre sous une occupation étrangère. La notion même de « guerre » évolue : l’on passe d’une guerre féodale avec capture d’otages et négociation de rançons à une guerre d’occupation et d’exploitation des territoires dans une certaine mesure.


L’idée de « résistance » émerge alors.


Un changement d’époque instantané au sein de la monarchie française



 Les 6 000 morts côté français décapitent littéralement toute l’administration monarchique du moment. Les seuls rescapés sont ceux qui n’y sont pas allés. Les charges passent à des générations extrêmement jeunes, ou, en ce qui concerne l’encadrement militaire, à d’obscurs capitaines tels Ambroise de Loré ou Robert de Sarrebruck. Ces derniers utiliseront des méthodes bien moins « chevaleresques «  que leurs prédécesseurs.



Les sujets du royaume, apprenant l’ampleur de la défaite, s’organisent et l’on peut parler de l’émergence d’une véritable résistance au sens où on l’entend aujourd’hui. La guerre devient l’affrontement de deux peuples et les chroniques du moment abusent des superlatifs comme « les bons français » ou «  les envahisseurs barbares ». Cet état d’esprit amènera tout naturellement à l’épisode glorieux de Jeanne d’Arc : symbole de la résistance mais aussi d’une certaine défiance vis-à-vis du pouvoir traditionnel monarchique.


Azincourt fut à ce titre le premier jalon vers la constitution d’un sentiment que l’on n’appelait pas encore « national ».


Une révolution militaire



L’Europe entière fut stupéfaite par cette écrasante défaite. Et beaucoup de souverains s’en souviendront longtemps. La France a payé une conception dépassée de la stratégie qui remonte au plus haut Moyen-Age.


L’importance des « armes de jets », la discipline nécessaire à des manœuvres rapides et coordonnées, enfin l’importance des « troupes à pieds » infusent dans toutes les armées. L’Angleterre et l’Empire turques sont, à ce moment-là d’ailleurs, les seuls à avoir appliqué ces méthodes avec les succès que l’on connaît.


Azincourt, c’est aussi la fin d’une certaine vision de la guerre où l’on combat pendant l’été et l’on s’enferme dans des forteresses durant l’hiver. L’arrivée des bombardes rendra les murs médiévaux de plus en plus inefficaces. La rapidité du déplacement des troupes devient cruciale.


Azincourt conclut ainsi une longue série de défaites françaises, l’Ancien Monde médiéval s’efface permettant de construire les jalons de la puissance française en devenir.