Peu de gens connaissent Alice Guy et pourtant, c’est une pionnière puisqu’elle est la première réalisatrice du cinéma, hommes et femmes confondus. Réalisatrice ou productrice de près de 700 films, elle est aussi une véritable entrepreneuse puisque première femme créatrice de sa société de production, la Solax Film Co.


Originaire d’une famille française installée au Chili, elle naît en 1873 à Saint Mandé. Elevée en Suisse puis au Chili, elle revient en France lorsque son père fait faillite. Après la mort de celui-ci, installée à Paris avec sa mère, elle fait des études de sténographie, une profession rare car toute récente à l’époque.


Elle est engagée au Comptoir de la Photographie. La société doit bientôt déposer le bilan mais trois de ses employés, dont Léon Gaumont, reprennent les rênes de l’entreprise et gardent ses employés.


Alice s’intéresse de très près à la photographie, prenant des cours de développement de plaques, d’utilisation du matériel mais aussi de trucage…


En mars 1895, elle assiste à la première projection de « La Sortie de l’usine Lumière à Lyon » des Frères Lumière avec son patron Léon Gaumont, qui a alors l’idée de se lancer dans la vente d’appareils de projection de vues animées.


A cette fin, il rachète en 1895 les brevets d'un système peu performant, le Phonoscope, à son inventeur, Georges Demenÿ. Léon rebaptise la caméra de prises de vues le "Biographe", et l'appareil de projection le "Bioscope".  Mais le succès ne vient pas.


Alice propose alors à son employeur de le vendre avec des vues comiques dans l’esprit de « l’Arroseur arrosé », mais Léon Gaumont résiste, persuadé que c’est grâce à la vente des appareils qu’il fera fortune et non grâce aux films. Elle finit cependant par avoir l’autorisation de faire des essais, à condition que cela soit hors de son temps de travail.


En 1896, âgée alors de 23 ans, elle réalise son premier film – la première fiction de l’histoire du cinéma : « La fée aux choux », une petite saynète d’une minute où, dans un jardin, une fée se penche sur des choux immenses. Elle en sort comme par magie des nouveau-nés, car c’est bien connu, les garçons naissent dans les choux ! Le film est facilement accessible sur Internet, nous ne pouvons que vous conseiller d’aller y jeter un œil, même si vous serez un peu surpris par le peu de délicatesse avec laquelle les nouveau-nés sont sortis des choux !


Elle raconte dans ses mémoires « Autobiographie d’une pionnière du cinéma » (publiées après sa mort) : « A Belleville, à côté des ateliers, on me concéda une terrasse désaffectée, au sol bituminé (ce qui rendait impossible la plantation d’un vrai décor) couverte d’une verrière branlante et ouvrant sur un terrain vague. C’est dans ce palais que je fis mes premières armes. Un drap peint par un peintre éventailliste du voisinage, un vague décor, des rangs de choux découpés par des menuisiers, des costumes loués ici ou là […] Comme artistes : mes camarades, un bébé braillard, une mère inquiète bondissant à chaque instant dans le champ de l’objectif […] Et la Fée aux choux vit le jour. »


C’est un véritable succès. Léon Gaumont lui confie alors la direction d’un service spécialisé dans les prises de vues de fiction, ce qu’elle fera jusqu’en 1907. Elle aborde des thèmes très variés, dont un film particulièrement amusant : « Les résultats du féminisme » où les hommes et les femmes inversent leurs rôles, pour un moment…


En 1899, elle innove à nouveau et tourne le premier « péplum » de l’histoire du cinéma en mettant en scène la vie et la passion de Jésus Christ, super-production de l’époque avec près de 300 figurants. Ce film  est tourné en forêt de Fontainebleau et dure 35 min, format très inhabituel pour l’époque.


Entre 1902 et 1906, à l’aide du phonoscope, doublé d’un chronophone, qui enregistre le son séparément de l’image, elle réalise ou dirige la production d’une centaine de phonoscènes : des films avec le son, plus de 20 ans avant l’arrivée du cinéma parlant !


En 1907, elle épouse Herbert Blaché, un collaborateur de Gaumont, bientôt envoyé aux Etats-Unis pour promouvoir le chronophone. Laissant Louis Feuillade, le futur réalisateur de Fantômas, collaborateur qu’elle avait elle-même engagé, aux commandes artistiques de Gaumont, Alice suit son mari de l’autre côté de l’Atlantique.


En 1910, elle crée sa propre société de films, la « Solax Film co » dont elle est présidente et directrice de production. La Solax sera la plus importante société de production des Etats-Unis avant l’essor d’Hollywood. Les premiers studios sont à Flushing, dans le Queens. Rapidement trop petits, ils sont transférés à Fort Lee dans le New Jersey. Elle devient, dit-on, la femme la mieux payée d’Amérique.


Mélodrames, westerns, films sur la guerre de Sécession, comédies, fictions sociales, elle aborde également les problèmes raciaux, tournant le 1er film joué uniquement par des acteurs afro-américains (« A fool and his money » – que vous trouverez facilement sur Internet également).


En 1913, elle confie les rênes de la Solax à son mari, qui n’est plus en contrat avec Gaumont. Celui-ci fondera sa propre compagnie qui absorbera la Solax. Ce n’est pas sa meilleure décision puisque la mauvaise gestion de son mari les conduira à devoir vendre les studios de Fort Lee, qui avaient pourtant vu le tournage de centaines de films et accueilli les débuts de la Goldwyn Pictures ou de Pathé ou encore de la Metro Pictures Corporation…


C’est à ce moment que le cinéma migre vers la côte Ouest et Hollywood, et son mari avec, puisqu’il la quitte en 1919 pour une actrice et part à Hollywood. Alice le rejoint le temps de deux films mais ils finissent par divorcer.


Ruinée, Alice décide en 1922 de rentrer en France avec ses deux enfants, Simone et Reginald. Oubliée par le pays qui a vu ses débuts, elle ne retrouvera jamais d’emploi dans le cinéma.


En 1927, elle retourne aux Etats Unis pour tenter de retrouver ses films mais parvient à n’en récupérer que trois. En effet, à l’époque, les films n’étaient pas signés, il n’y avait pas de générique, et comme produit de consommation, ils étaient quelquefois tout simplement détruits…


Elle vivote alors, écrivant des histoires pour enfants et des romans-feuilletons sous divers pseudonymes, donnant quelques conférences…


En 1957, elle reçoit enfin – elle a 84 ans ! - un hommage de la cinémathèque française à l’initiative de Louis Gaumont, fils de Léon. En 1963, Victor Bachy publie sa biographie, ce qui ne l’empêche pas de mourir dans l’oubli en 1968 à 94 ans, sans avoir pu rassembler ses films ou faire publier ses mémoires…


Un prix Alice-Guy récompense désormais la meilleure cinéaste française de l’année. Il sera remis d’ici quelques semaines pour 2020, comme un ultime hommage à celle qui fut la première d’entre toutes.


Un documentaire est sorti aux Etats-Unis en 2018, réalisé par Pamela B. Green. Ayant pour titre « Be Natural », injonction qu’Alice Guy lançait à ses acteurs sur le plateau, il n’a toujours pas trouvé de diffuseur en salles pour la France, pourtant pays qui a vu naître cette pionnière dont nous pouvons être fiers…