Christine de Pisan écrivant dans sa chambre (1407)

Chers amis,


En cette veille de la journée internationale des droits des femmes – et non celle de la consommatrice comme voudraient nous le faire croire certains -  nous ne pouvions faire autrement que de vous présenter un portrait de femme. Nous avons choisi Christine de Pisan, considérée comme la première femme française ayant vécu de ses écrits, la première « autrice » en quelque sorte.


Même si cela semble dissonant à nos oreilles aujourd’hui, ce mot que certains considèrent comme un néologisme était bien présent au Moyen Âge, et utilisé… vous le trouverez par exemple dans les écrits d’Hildegarde de Bingen, autre grande figure féminine du Moyen-Âge, à la fois mystique, compositrice, femme de lettres, sorte de médecin naturaliste et même reconnue docteur de l’Eglise et canonisée.


Mais  revenons à Christine…


Elle naît à Venise vers 1364, au foyer de Thomas de Pisan, médecin réputé originaire de Bologne et astrologue – cela allait souvent de pair - alors conseiller de la République de Venise.  Thomas de Pisan est bientôt appelé auprès de Charles V à la cour de France et sa famille l’y rejoint.


Décelant chez sa fille une grande intelligence et de la vivacité d’esprit, il l’encourage dans ses apprentissages : elle reçoit l’éducation des jeunes filles de la noblesse, est initiée à la musique et à la poésie, parle l’italien mais aussi le français, langue dans laquelle elle choisira d’écrire, et le latin qui lui permet d’accéder aux livres de philosophie, d’histoire ou de religion… Elle commence très tôt à composer des pièces lyriques, ce qui lui vaut l’admiration et même quelques demandes en mariage… à moins que ce soit la position de son père qui les motivent !


A quinze ans, son père lui choisit pour mari un jeune noble de Picardie de 24 ans, Etienne Castel.  Bénéficiant d’un office de notaire du roi, une belle carrière lui est promise. De l’aveu même de Christine, l’amour est réciproque et le bonheur est complet. Mais bientôt la mort de Charles V en 1380 change la donne : le protecteur disparaît et l’argent se fait plus rare pour Thomas de Pisan qui meurt en 1387 – à près de 80 ans tout de même ! – en laissant sa famille dans le besoin… C’est donc Etienne qui devient chef de famille mais il décède à son tour dans une épidémie à Beauvais en 1387. Christine a alors trois enfants, sa mère et une de ses nièces à sa charge…


Contre tous les usages en vigueur à l’époque, Christine choisit de ne pas se remarier et d’élever seule ses trois enfants. Après une période difficile, où elle déjoue avec habileté les pièges tendus par ses créanciers, réorganise le peu de fortune que lui a laissé son mari, pour parvenir toute sa vie maintenir son niveau de vie, ce qui lui sera possible notamment grâce aux revenus de ses ouvrages.. En effet, c’est à ce moment-là qu’elle choisit le métier « d’homme de lettres », et comme elle le dit elle-même « de femelle devins masle ».


Elle complète alors son éducation par l’étude approfondie de l’Histoire, la poésie savante….


Son premier grand succès est Le livre des cent ballades, une compilation de pièces lyriques, sur des amours aux destins malheureux, sur sa condition de femme. La Cour est alors friande de jeux poétiques et de littérature courtoise.


Elle obtient alors des commandes et la protection de puissants comme Jean de Berry, troisième fils de Jean le Bon, qui est le commanditaire des fameuses « Heures » -  livres de prière permettant aux laïcs de suivre la liturgie des Heures – qui portent son nom, ou du duc Louis Ier d’Orléans , le frère cadet de Charles VI.


Loin de se cantonner à la poésie, elle écrit des traités moraux, philosophiques et même militaires ! La diversité de ses œuvres est impressionnante, du Livre des trois vertus à l’enseignement de ces dames au Livre des faits d’armes et de chevalerie en passant par une Oraison à notre Notre Dame. La plupart de ses œuvres sont parvenues jusqu’à nous dans des manuscrits autographes, que vous pouvez consulter en ligne sur le site de la BNF : https://gallica.bnf.fr/html/und/manuscrits/christine-de-pizan?mode=desktop


En 1405, elle mesure sa production à quinze volumes, soit soixante-dix cahiers de grand format.


Elle s’engage également dans un combat en faveur des femmes et notamment de leur représentation en littérature : elle s’oppose en particulier à Jean de Meung, auteur du plus grand succès de l’époque : Le Roman de la Rose sur la représentation de la femme dans cette œuvre. « je dis que c'est exortacion de vice, confortant vie dissolue, doctrine pleine de decevance, voye de dampnacion, diffameur publique, cause de souspeçon et mescreandise, honte de plusieurs personnes, et puet estre d'erreur » Elle aura dans ce combat le soutien de Jean de Gerson, alors chancelier de l’université de Paris ou de Guillaume de Tignonville.


Selon Françoise Autrand, professeur à l’ENS Paris, dans toute son œuvre,  « Sa présentation des femmes dans la société est en totale rupture avec les moralistes du temps, habitués à ne distinguer que trois catégories : les vierges, les épouses et les veuves. Christine, elle, classe les femmes selon la place qu’elles occupent réellement dans la société. Elle trace ainsi un tableau complet de la société au féminin, depuis les princesses jusqu’aux « femmes de folle vie ». Sans inciter les femmes à revendiquer de nouveaux droits, Christine de Pizan veut seulement leur faire prendre conscience du rôle actif qu’elles jouent dans la société, rôle économique, de plus en plus développé avec l’essor de l’économie monétaire, rôle politique en un temps où tous les pouvoirs ne sont pas concentrés dans les mains de l’État. Dans l’exercice du pouvoir au féminin, Christine ne se contente pas de recommander aux dames la vertu et les bonnes manières. Elle leur donne aussi des conseils pratiques, le plus important étant une vraie méthode pour se faire une popularité. Car pour elle « l’amour de tous et de toutes » est le seul fondement du pouvoir. »


Au tout début du XVe siècle, Christine de Pisan est connue en France comme à l’étranger, mais en 1418, au moment de la terreur bourguignonne, elle choisit son parti, celui des fidèles au Roi de France et doit trouver refuge dans un monastère à Poissy. Admiratrice de jeanne d’Arc, elle rédige le Ditié de Jeanne et s’éteint sans doute vers 1430.