Napoléon III et Eugénie de Montijo à la chasse dans la forêt de Compiègne

C’est au château de Compiègne en 1852 que Napoléon fait la connaissance de Mademoiselle de Montijo, comtesse de Teba, sa future femme. Eugénie gardera toujours une fidélité et une affection particulière pour ce lieu. Le couple  y vient régulièrement avec la cour mais c’est en 1856 que sont inaugurées les fameuses « séries » : à l’automne, la période de la chasse, la Cour vient passer un mois et demi à Compiègne tandis des invités se succèdent par vagues d’une centaine par semaine pendant 3 à 5 semaines selon les années…



Le rituel est immuable : après que l’impératrice a minutieusement établi la liste des invités,  chacun de ceux-ci reçoit un carton du grand chambellan le conviant à une série. Il est prié de prendre gare du Nord  le train spécial de 2 h30 de l'après-midi pour Compiègne, où des voitures attendent à la gare pour le conduire au château où, dans la salle des Colonnes, on lui désigne un appartement, un peu comme à l’hôtel… Les appartements ne sont pas très grands mais confortables, même si le château a la réputation d’être glacial – d’autant plus que nous sommes en automne !


Après l’installation, le premier soir a lieu la présentation des invités dans le grand salon : chacun se range par ordre de rang, les hommes d’un côté, les femmes de l’autre. L’Empereur fait alors la connaissance des hommes, l’Impératrice celle des femmes puis on inverse. Une fois les présentations faites et les premières amabilités échangées, on se rend dans la galerie de bal pour un premier dîner. Les invités dînant aux côtés de leurs majestés sont désignés, les autres s’assoient à leur convenance. Cette liberté est une des grandes caractéristiques de ces séjours à Compiègne : l’étiquette est réduite au minimum : la présence n’est obligatoire qu’aux dîners, chacun allant à son gré dans la journée, libre de participer – ou non – aux différentes activités et divertissements proposés. C'est même à Compiègne qu'est inventé le système de la commande du petit-déjeuner en chambre, grâce à un carton accroché à la poignée de la porte.


La principale distraction est la chasse à courre – en général deux fois par semaine. Ceux qui ont le bouton de la vénerie impériale chassent, les autres suivent en char à banc. La curée froide se déroule le soir aux flambeaux dans la cour d’honneur, spectacle impressionnant – et bruyant !- auquel tout le monde peut assister, le couple impérial au balcon, les invités aux fenêtres et en bas.


On s’occupe également avec la chasse à tir, des excursions au château de Pierrefonds qu’est en train de restaurer Viollet-le-Duc, fidèle des séries…  Ce sont aussi la lecture à la bibliothèque ou des excursions en forêt, à pied ou en char à banc…  C’est aussi l’occasion pour les invités d'exposer le résultat de leurs travaux tels Pasteur, Cuvier… ou peut aussi écouter Dumas, Sainte-Beuve, Sandeau ou Gautier… ou encore les musiciens Auber ou Verdi. Si ils sont loin de constituer la majorité des invités des séries, nombreux sont les artistes, savants, architectes venus profiter d’une semaine à Compiègne tels Bartholdi, Carpeaux, ou encore les peintres Delacroix, Vernet, Gérôme, nous ne pouvons tous les citer ici.


Pour les soirées, à chaque série a lieu au moins une représentation théâtrale donnée par une troupe parisienne, et des jeux sont installés dans le salon des Cartes : jeux de cartes, palet, billard japonais…  On peut danser également, au son d’un piano mécanique, ou créer ses propres divertissements : charades, parodies, revues, tableaux vivants sont autant de prétextes pour les invités de se mettre en avant. L’impératrice se tient dans le salon de Famille et discute avec quelques invités triés sur le volet. L’Empereur rejoint les groupes vers 22h après avoir fini de travailler.


C’est lors d’une de ces séries à Compiègne, en un jour pluvieux de 1857 qu’Eugénie a l’idée de demander à Prosper Mérimée, un ami de longue date, de dicter à l’assistance un texte de sa composition afin de distraire la cour et tester les aptitudes orthographiques de l’assemblée…


Napoléon III aurait fait soixante-quinze fautes, l’impératrice – d’origine espagnole ne l’oublions pas -  soixante-deux, Alexandre Dumas fils et Octave Feuillet – pourtant tous deux académiciens français !- respectivement vingt-quatre et dix-neuf. Le prince de Metternich (fils),  alors ambassadeur d’Autriche en France, n’en fait lui que trois !


À l’annonce des résultats, Alexandre Dumas se serait tourné vers Metternich pour lui demander : « Quand allez-vous, prince, vous présenter à l’Académie pour nous apprendre l’orthographe ? »


La voici, - telle que l’a éditée Léo Claretie en 1900 - pour que vous puissiez vous entraîner et vous comparer aux personnages de l’époque : ferez-vous autant de fautes que Napoléon III ou serez-vous un champion de l’orthographe comme Metternich ? A vos stylos !


« Pour parler sans ambiguïté, ce dîner à Sainte-Adresse, près du Havre, malgré les effluves embaumés de la mer, malgré les vins de très bons crus, les cuisseaux de veau et les cuissots de chevreuil prodigués par l’amphitryon, fut un vrai guêpier.


 Quelles que soient, et quelque exiguës qu’aient pu paraître, à côté de la somme due, les arrhes qu’étaient censés avoir données la douairière et le marguillier, il était infâme d’en vouloir pour cela à ces fusiliers jumeaux et mal bâtis3, et de leur infliger une raclée, alors qu’ils ne songeaient qu’à prendre des rafraîchissements avec leurs coreligionnaires.


Quoi qu’il en soit, c’est bien à tort que la douairière, par un contresens exorbitant, s’est laissé entraîner à prendre un râteau et qu’elle s’est crue obligée de frapper l’exigeant marguillier sur son omoplate vieillie. Deux alvéoles furent brisés ; une dysenterie se déclara suivie d’une phtisie, et l’imbécillité du malheureux s’accrut.


- Par saint Martin ! quelle hémorragie ! s’écria ce bélître.


À cet événement, saisissant son goupillon, ridicule excédent de bagage, il la poursuivit dans l’église tout entière. »


Prosper Mérimée.