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Notre-Dame de Paris. Maurice Utrillo (1908)

Chers amis,


« Qui n’a pas vu le jour se lever sur la Seine
Ignore ce que c’est que ce déchirement
Quand prise sur le fait la nuit qui se dément
Se défend se défait les yeux rouges obscène 
Et Notre-Dame sort des eaux comme un aimant », Le Paysan chante Paris, Louis Aragon (1939).


Le 22 janvier dernier, l’équipe du Bottin Mondain recevait ses partenaires à Notre-Dame de Paris. Monseigneur Chauvet nous avait réservé un accueil remarquable et l’immense privilège de jouir d’une visite privée de la cathédrale et de son trésor. Moins de trois mois après cet événement exceptionnel, le chef d’œuvre gothique est ravagé par les flammes. Nous n’en sommes que plus reconnaissants et meurtris à la fois.
Symbole d’unité nationale, témoin de nos racines chrétiennes et de notre histoire, la vieille dame embrasée nous ampute d’un fragment de notre âme. Hommage au joyau de la capitale à travers un florilège.


« Tous les yeux s’étaient levés vers le haut de l’église. Ce qu’ils voyaient était extraordinaire. Sur le sommet de la galerie la plus élevée, plus haut que la rosace centrale, il y avait une grande flamme qui montait entre les deux clochers avec des tourbillons d’étincelles, une grande flamme désordonnée et furieuse dont le vent emportait par moments un lambeau dans la fumée. Au-dessous de cette flamme, au-dessous de la sombre balustrade à trèfles de braise, deux gouttières en gueules de monstres vomissaient sans relâche cette pluie ardente qui détachait son ruissellement argenté sur les ténèbres de la façade inférieure. (…) Au-dessus de la flamme, les énormes tours, de chacune desquelles on voyait deux faces crues et tranchées, l’une toute noire, l’autre toute rouge, semblaient plus grandes encore de toute l’immensité de l’ombre qu’elles projetaient jusque dans le ciel »…
Cette scène du roman Notre-Dame de Paris (1831) fait de Victor Hugo un visionnaire.


Tout en nous laissant une merveille de la littérature, l’écrivain romantique œuvre ardemment pour que Notre-Dame soit sauvée. C’est même l’objectif de son roman. Inspirer dans le cœur des Français « l’amour de l’architecture nationale » : « Si belle qu’elle se soit conservée en vieillissant, il est difficile de ne pas soupirer, de ne pas s’indigner devant des dégradations, des mutilations sans nombre que simultanément le temps et les hommes ont fait subir au vénérable monument, sans respect pour Charlemagne qui avait posé la première pierre, pour Philippe-Auguste qui en avait posé la dernière ». Un pari réussi qui mène à la restauration de la vieille cathédrale par Eugène Viollet-Le-Duc et l’érection de la fameuse flèche, surmontée du coq reliquaire, « paratonnerre spirituel » de la ville lumière.


Huit fois centenaire, Notre-Dame a résisté à bien des vicissitudes. Il s’en est fallu de peu pour que Gargantua ne vole définitivement ses cloches, dont le carillon était pour les Parisiens l’une des plus précieuses splendeurs de la ville. François Rabelais nous raconte comment le héros de son roman éponyme (1534) dérobe les cloches de la cathédrale pensant « qu'elles serviraient bien de clochettes au cou de sa jument, qu'il voulait renvoyer à son père toute chargée de fromages de Brie et de harengs frais ». Une assemblée réunie à la Sorbonne « conclut par un beau syllogisme que l'on enverrait le plus âgé et le plus compétent de la faculté de théologie vers Gargantua, pour lui montrer l'horrible inconvénient de la perte de ces cloches ». Le messager adressa à Gargantua cette fameuse harangue : « Omnis clocha clochabilis, in clocherio clochando, clochans clochativo clochare facit clochabiliter clochantes » - « Toute cloche clochable clochant dans le clocher, en clochant fait clocher par le clocharif ceux qui clochent clochablement » (...) « Pitié, Seigneur, je vous prie, au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, Amen, de nous rendre nos cloches ». Ainsi furent sauvées les cloches de Notre-Dame.


Le monument magistral a été le théâtre de plusieurs mariages royaux, d’un sacre impérial, d’obsèques d’hommes illustres, de célébrations nationales. Il a même abrité, outre la sainte couronne et la tunique de saint Louis, outre des reliques de saint Denis et sainte Geneviève, outre Quasimodo et Esméralda, des milliers de tonneaux de vins pendant la Révolution qui en avait fait un Temple de raison. C’est le cœur de Paris si cher aux Français et tant admiré par les touristes du monde entier.


« Dans les tours de Notre-Dame
Vibre le cœur de Paris
Et tous les vitraux s'enflamment
Pour les Noëls à minuit


Sur les visages de pierre
La lune vient s'accrocher
Sa clarté va se poser
Sur les amoureux du quartier


Et lorsque le jour se lève
Les oiseaux quittent les tours
Paris a fini son rêve
La Cité va s'endormir


Jusqu'à la fin du jour… », chante Suzy Solidor dans Les Nuits de Notre-Dame de Paris en 1953.


Sont-ce les vitraux, les cloches ou d’autres choses qui touchent Paul Claudel en ce jour de Noël 1886 ? La cathédrale parisienne est dans tous les cas le lieu de la conversion du poète qui témoigne : « En un instant mon cœur fut touché et je crus. Je crus d'une telle force d'adhésion, d'un tel soulèvement de tout mon être, d'une conviction si puissante, d'une telle certitude ne laissant place à aucune espèce de doute que depuis, tous les livres, tous les raisonnements, tous les hasards d'une vie agitée, n'ont pu ébranler ma foi ni, à vrai dire, la toucher », Ma conversion (1913).


Le ténébreux, l’inconsolé Gérard de Nerval a lui aussi une vision prophétique du drame tels que l’expriment ces vers empruntés à son poème Notre-Dame de Paris, Odelettes (1853).


« Notre-Dame est bien vieille : on la verra peut-être
Enterrer cependant Paris qu’elle a vu naître ;
Mais, dans quelque mille ans, le Temps fera broncher
Comme un loup fait un bœuf, cette carcasse lourde,
Tordra ses nerfs de fer, et puis d'une dent sourde
Rongera tristement ses vieux os de rocher !


Bien des hommes, de tous les pays de la terre,
Viendront, pour contempler cette ruine austère,
Rêveurs, et relisant le livre de Victor :
Alors, ils croiront voir la vieille basilique,
Toute ainsi qu'elle était, puissante et magnifique,
Se lever devant eux comme l’ombre d’un mort !  ».


L’inspiration poétique qui naît de Notre-Dame donne raison à Jules Michelet qui parlait ainsi de Victor Hugo : « Il a bâti, à côté de la vieille cathédrale, une cathédrale de poésie, aussi ferme que les fondements de l’autre, aussi haute que ses tours ». Mais pas uniquement les poètes sont touchés par le sujet. De combien de peintres a-t-elle été la muse ? Eugène Delacroix, Henri Matisse, Marc Chagall, Maurice Utrillo, Paul Signac, Pablo Picasso, Albert Marquet… Le cinéma, le théâtre et les dessins animés ne sont pas en reste.


Notre-Dame de la foi, Notre-Dame des mots, Notre-Dame des images, Notre-Dame des pierres et du bois, Notre-Dame universelle… « Notre-Dame est aujourd'hui déserte, inanimée, morte. On sent qu'il y a quelque chose de disparu. Ce corps immense est vide ; c'est un squelette ; l'esprit l'a quitté, on en voit la place, et voilà tout », peut-on lire dans le roman de Victor Hugo. Si l’on ne peut aujourd’hui le contredire complètement, dussions-nous attendre cent-sept-ans, nous rebâtirons Notre-Dame. Quant à son esprit, gageons qu’il n’a pas quitté notre belle cathédrale, qu’il persiste et demeure pour l’éternité.


Nous souhaitons un excellent week-end de Pâques à tous et une bonne fête aux Parfait, Emma, Odette, Anselme, Georges, et Fidèle…


Albane de Maigret