Chers amis,


« Les guerres se gagnaient par la vaillance des âmes et la force des bras, et non point par recours à des poudres d'alchimistes qui sentaient un peu trop le soufre de Satan ! », écrivait Maurice Druon dans Les Rois maudits (1955-1977). Mais cela, c’était avant. Avant la poudre…


La légende populaire attribue au moine allemand Berthold Schwartz la découverte, le 28 mars 1380, de la recette de la poudre noire rapportée de Chine par Marco Polo. D’autres affirment que c’est le moine anglais Roger Bacon au XIIIe siècle.


Poudre aux yeux ou réalité ?
Qu’importe si certains concèdent à d’autres ce privilège puisque nous le savons bien, tout le monde ne peut avoir inventé la poudre, et « il n’est point de secrets que le temps ne révèle », comme le rappelle Jean Racine dans Britannicus, (1669).


La poudre noire, ou poudre à canon, est un mélange de salpêtre, soufre et charbon de bois que des alchimistes Chinois auraient assemblé au début du VIIe siècle, sous la dynastie Tang, en cherchant à produire « l’élixir de vie ». Le huoyao, que l’on peut traduire par « drogue à feu », aurait des vertus médicales contre certaines maladies charmantes comme la gale, les rhumatismes, les maladies infectieuses et parasitaires. Des ouvrages du IXe siècle mentionnent ces ingrédients en précisant qu’une combustion violente survient dès qu’on y met feu. Les Chinois garnissaient de cette poudre des tubes de bambous et s’en servaient au cours de fêtes comme feu d’artifice, ou militairement, à partir du XIe siècle comme engin incendiaire. 


À la faveur d’échanges commerciaux avec la Chine, la poudre noire arrive dans l’Empire romain d’Orient en 674. Alors que le calife Mouraïra de Damas tient le siège devant Constantinople, un certain Callinicus (traître syrien) propose à l’Empereur de fabriquer un feu miraculeux dont il se prétend l’inventeur. Ayant probablement constaté en Chine les propriétés combustibles du salpêtre, il fait entrer le feu grégeois dans l’Empire Byzantin qui en gardera jalousement le secret pendant six siècles. Seuls quelques ouvriers, minutieusement choisis et étroitement surveillés, connaissent la recette de cette arme stupéfiante capable de brûler au contact de l’eau. Ce feu permet à la cité si convoitée de Constantinople de déjouer avec succès les fréquentes tentatives d’assaut maritimes. Et chaque fois, les Arabes et Barbares prennent la poudre d’escampette…
Au Xe siècle, l’empereur Constantin Porphyrogénète aurait dit à son fils Romain II : « Tu dois par-dessus toute chose porter tes soins et ton attention sur le feu liquide qui se lance au moyen des tubes ; et si l’on ose te le demander, comme on l’a fait souvent à nous-mêmes, tu dois repousser et rejeter cette prière en répondant que ce feu a été montré et révélé par un Ange au saint et grand premier empereur Constantin ».


Les prouesses de résistance face aux envahisseurs n’empêchent pourtant pas le secret de la recette du feu grégeois de se propager comme une trainée de poudre au XIIIe siècle. Les Arabes la découvrent en Chine avec qui ils font des affaires, tandis que l’Europe Occidentale la dérobe à l’occasion de la IVe Croisade et du sac de Constantinople en 1204.
En 1230, Marcus Graecus, un alchimiste dont on ignore à peu près tout, fait publier un traité en latin intitulé Liber ignium ad comburendos hostes (Livre des feux pour brûler les ennemis) dans lequel figure la composition de la fameuse poudre noire. Quelques années plus tard en Angleterre le moine franciscain Roger Bacon en fait de même, suivi en Allemagne par Saint Albert le Grand. Ces écrits plus antérieurs discréditent donc Berthold Schwartz comme l’homme qui a inventé la poudre… même si chacun n’a fait que retranscrire en l’améliorant plus ou moins une recette chinoise.


Les Sarrasins sont pourtant les premiers à en faire usage lors de batailles terrestres et pas seulement navales, ainsi que l’atteste la description épeurée qu’en fait Jean, Sire de Joinville (1224-1317), chroniqueur du règne de Saint Louis : « Un soir advint que les Turcs amenèrent un engin qu’ils appelaient la pierrière, un terrible engin à malfaire, et par lequel ils nous jetaient le feu grégeois. Cette première fois, ils atteignirent nos tours en bois ; mais incontinent le feu fut éteint par un homme qui avait cette mission. La manière du feu grégeois était telle qu’il venait devant nous aussi gros qu’un tonneau, avec une queue d’une grande longueur. Il faisait tel bruit qu’il semblait que ce fut foudre qui tombait du ciel et comme un grand dragon volant dans l’air avec une traînée lumineuse ». Joinville est d’ailleurs le premier à utiliser le mot « artillerie », considérant probablement que la fabrication des machines de guerre recèle de l’art.


De la poudre au canon, il y a un mystère. Que les Chinois aient inventé la poudre, cela ne fait aucun doute, mais le nom de celui qui a tiré le premier le premier coup de canon reste plus énigmatique.
L’évêque d’Albi, plus reconnu pour ses qualités d’ingénieur que de chrétien, lors de la prise de la citadelle de Montségur en 1244 ? Abou-Youssouf, sultan du Maroc en 1275 ? Les quatre seigneurs lors de la guerre de Metz en 1324 ?


Il ne fait pas long feu pour que la qualité et la composition de la poudre noire se perfectionne avec le temps et que les poudreries se multiplient. Antoine-Laurent de Lavoisier y contribue largement lorsqu’il occupe la direction de la Régie royale des poudres et salpêtres en 1775. Paul Vieille crée en 1884 un procédé de fabrication d’une poudre sans effet brisant utilisée dans les armes à feu, la poudre B, qu’Alfred Nobel améliorera en introduisant la glycérine.


Poudre de joie et poudre de guerre, la poudre noire ou poudre à canon passe, selon l’expression, pour être l’une des inventions les plus intelligentes. Etonnant pour une fabrication meurtrière. Mais comme le disait le général de Gaulle et au risque de mettre le feu aux poudres : « Les armes ont torturé mais aussi façonné le monde. Elles ont accompli le meilleur et le pire, enfanté l’infâme aussi bien que le plus grand, tour à tour rampé dans l’horreur ou rayonné dans la gloire. Honteuse et magnifique, leur histoire est celle des hommes ».


Nous souhaitons une belle semaine à tous et une bonne fête aux Gontran, Gwladys, Amédée, Benjamin, Hugues, Sandrine et Richard…



Albane de Maigret