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L'impératrice Eugénie par Franz Xaver Winterhalter (1857).

Chers amis,


Le 11 juillet 1920, la nouvelle tombe. L’académicien Frédéric Masson rédige un hommage dans le journal Le Gaulois qui paraît le lendemain : « Celle qui fut l’Impératrice des Français est morte hier, à Madrid ». Il la décrit comme « une femme qui, ayant entamé sa quatre-vingt-quinzième année après avoir affronté désastres et connu triomphes, conservait  pour pouvoir continuer d’assouvir une de ses passions : la lecture, l’intégrité de son intelligence et la verdeur de sa volonté ».


Eugénie de Montejo est née à Grenade en 1826 mais suit son éducation à Paris chez les sœurs du Sacré-Cœur. Son père, don Cipriano de Palafox y Portocarrero, fait Grand d’Espagne, est un « afrancesado », c’est-à-dire qu’il a épousé la cause napoléonienne durant le Premier empire et élevé ses enfants dans le culte napoléonien. Une dévotion qu’alimentent leurs précepteurs qui se nomment Stendhal et Prosper Mérimée.
Eugénie est donc déjà une patriote française lorsque sa mère l’emmène au bal du palais de l’Élysée donné par le prince Louis-Napoléon Bonaparte, premier et unique président de la Deuxième république. Cette entrée dans le monde ne passe pas inaperçue tant la beauté de la jeune fille est éclatante, sa coquetterie évidente, et son audace presque provocante. Des atouts indéniables dans les fêtes insouciantes et les critères du nouveau « chic » de l’époque.


Louis Napoléon, dont les conquêtes féminines ne sont un secret pour personne, s’éprend d’Eugénie et entame une cour assidue. S’émerveillant de l’effet de gouttes de rosée sur un trèfle lors d’une promenade dans le parc du château de Compiègne, la jeune espagnole se voit offrir le lendemain par son prétendant une broche d’émeraudes et diamants, « le trèfle de Compiègne », qu’elle gardera comme un talisman toute sa longue vie. Devenu empereur le 2 décembre 1852 (soit quarante-huit ans jour pour jour après le sacre de son oncle), Napoléon III met fin à sa relation avec Miss Howard, une demi-mondaine fortunée qui l’a aidé à se hisser à la présidence de la République, et annonce son projet de mariage avec Eugénie : « Celle qui est devenue l'objet de ma préférence est d'une naissance élevée. Française par le cœur, par l'éducation, par le souvenir du sang que versa son père pour la cause de l'Empire, elle a, comme Espagnole, l'avantage de ne pas avoir en France de famille à laquelle il faille donner honneurs et dignités. Douée de toutes les qualités de l'âme, elle sera l'ornement du trône, comme, au jour du danger, elle deviendrait un de ses courageux appuis. Catholique et pieuse, elle adressera au ciel les mêmes prières que moi pour le bonheur de la France ; gracieuse et bonne, elle fera revivre dans la même position, j'en ai le ferme espoir, les vertus de l'Impératrice Joséphine. (...) Je viens donc, Messieurs, dire à la France : J'ai préféré une femme que j'aime et que je respecte, à une femme inconnue dont l'alliance eût eu des avantages mêlés de sacrifices. Sans témoigner de dédain pour personne, je cède à mon penchant, mais après avoir consulté ma raison et mes convictions ». Le dédain de certains ministres, justement, pour celle qu’ils appellent « l’Espagnole » en écho à Marie-Antoinette, « l’Autrichienne », ajouté à ses frasques passées ne sont sans doute pas pour rien dans le choix de l’Empereur. Malgré la présence indéniable d’amour entre les fiancés, certains qui voient en la future impératrice une ambitieuse superficielle et bigote ironisent, à l’instar de Victor Hugo qui chante méchamment que « l’aigle épouse une cocotte », ou Victor de Persigny qui la traite de « lorette ». Seule la reine Victoria apporte son crédit à la jeune femme qui restera intime de la grand-mère de l’Europe jusqu’à sa mort.


Devenue impératrice, Eugénie va vivre corps et âme son amour pour la France et influer sur de nombreux domaines dans un pays en pleine mutation. Refusant une parure de diamants que souhaite lui offrir son mari, elle ordonne que la somme soit investie dans la construction d’un établissement d’éducation gratuite pour les jeunes filles pauvres. Pour l’anecdote, l’architecte dédié le réalise en forme de collier. L’institution est baptisée la Maison Eugène-Napoléon, en l’honneur de son fils né le 16 mars 1856, sous une rafale de cent-un coups de canons. Le couple impérial annonce solennellement prendre pour filleuls tous les enfants français nés ce jour-là. On compte quelques trois-mille petits pensionnés, tandis que le jeune prince a pour parrain le Pape Pie IX.


Profondément catholique, l’Impératrice impose à son mari la défense du Pape par les armes, et l’engagement du pays dans la création des Zouaves pontificaux en 1861, alors que l’unification italienne en cours menace le Vatican. Napoléon III se positionne, lui, en faveur du soutien au Risorgimento, après l’arrivée très remarquée à Paris de la romanesque et irrésistible espionne italienne, la Castiglione.


Eugénie fait preuve d’influence dans le projet d’ouverture du canal de Suez mené par Ferdinand de Lesseps contre les Anglais. Elle vient en personne l’inaugurer en 1869 à bord de l’Aigle, après un passage à Constantinople au palais de Beylerbeyi, sur la rive asiatique du Bosphore. Un événement qui à la fois consacre l’amitié franco-turque et les rivalités anglo-françaises.


Les choix politiques du couple n’ont pas toujours été couronnés de succès. L’invasion du Mexique et la guerre de 1870 contre la Prusse se soldent par des désastres qui entretiennent la réputation souvent erronée de Napoléon III, comme celle d’un piètre souverain, et d’Eugénie comme d’une manipulatrice aventureuse. C’est là un raccourci un peu hâtif.  


A l’intérieur, Eugénie se fait protectrice des Arts et voue un véritable culte à la malheureuse qui l’a précédée, Marie-Antoinette. Vivant dans les meubles de son idole et les appartements qu’occupaient Louis XVI à Saint Cloud, l’Impératrice s’efforce de suivre les exigences de la Reine et fait restaurer avec un respect religieux les meubles et objets qui lui ont appartenus. Elle participe à la création du style Napoléon III, inspiré des styles anciens mais plus ostentatoire, plus tape à l’œil ; les dorures et incrustations tranchant avec le noir du bois pour répondre au goût du jour, « bling-bling », comme on dirait aujourd’hui.


Proche de Prosper Mérimée, son professeur ; de Jean-Baptiste Carpeaux, auteur d’une ravissante sculpture du prince impérial et de son chien Néro ; de Jacques Offenbach dont l’orchestre bat la mesure lors de l’inauguration en grande pompe de l’Hôtel de la Paix en 1862 ; muse du peintre Franz Xaver Winterhalter ; amie de Pierre Loti qu’elle éblouit ; arborant ses initiales et celle de son mari impérial sur la façade de l’opéra Garnier, Eugénie accompagne tous les mouvements qui foisonnent en ce milieu XIXe.


L’Impératrice est coquette et ne s’en cache pas. Marie-Antoinette ne l’était-elle pas, elle aussi ? Sa collection de bijoux est considérée comme la plus importante de son temps. Elle fait la mode, et pour valoriser sa jolie silhouette abandonne la crinoline au profit de la tournure. Ainsi le ventre semble plus plat et l’ampleur ne joue plus qu’en bas du dos. Le corset lui aussi évolue à son instigation, comme le rappelle le docteur O’Followell dans Le Corset (1905) : « Sous le Second empire, les corsets s'échancrent du haut et se raccourcissent du bas ; ils dégagent les seins et font valoir la taille. L'impératrice Eugénie avait de trop belles épaules pour ne pas les montrer au grand jour. Les anecdotes abondent qui prouvent que les dames de la cour ne se firent pas prier pour imiter leur souveraine ». Elle fait d’ailleurs rebaptiser la commune de Marnes-lès-Saint-Cloud, où elle a passé sa lune de miel, en Marnes-la-Coquette.


Le chemin de fer s’étant développé, la cour de Napoléon III est plutôt vagabonde. Des bains de mer aux stations thermales, les mondanités s’exportent. L’Impératrice est la « reine de Biarritz » où Napoléon III lui a fait construire la « villa Eugénie », actuel Hôtel du Palais, ou du Cap Martin où elle côtoie sa chère amie Elisabeth d’Autriche, Sissi. Avide de voyages et de lecture, Eugénie cultive sa curiosité et sa vivacité.


Sensible à la cause des femmes, elle intervient pour que la Légion d’honneur soit remise à Rosa Bonheur, et accorde à la journaliste Julie-Victoire Daubié l’autorisation de présenter le baccalauréat. Une jolie victoire pour l’époque, déjà Belle. Elle soutient Victor Duruy sur le projet d’éducation des filles et favorise l’accessibilité des femmes aux écoles de médecine, dont Madeleine Brès sera la première diplômée. Elle-même est chargée de la responsabilité de la Régence lors du départ de son mari à la guerre dont il reviendra prisonnier, avant de mourir en exil en 1873 en Angleterre. L’issue catastrophique du conflit alimente les critiques des républicains, royalistes ou libéraux qui rendent tous, par un décret de déchéance, le couple impérial « responsable de la ruine, de l'invasion et du démembrement de la France ».


Eugénie se réfugie en Angleterre avec son fils grâce à l’aide du docteur Evans. Ainsi L’Empereur, sa femme et le petit prince* sont à nouveau réunis. Après la mort de son mari, elle se consacre à l’éducation de son fils en multipliant les voyages de par l’Europe. En 1879, la décision du prince de s’engager dans l’armée britannique et partir en Afrique du Sud combattre les Zoulous lui est fatale. Terrassée par l’affreuse nouvelle, Eugénie proclame : « Ou bien la douleur m'usera, ou je l'userai ». Elle entreprend un pèlerinage à Zoulouland.


Il faut donc croire que la seconde option a eu le dessus, survivant à son fils pas loin de cinquante ans avec la même vigueur d’esprit et le même enthousiasme intellectuel que toujours, nourrie de voyages et de lecture… Encore. Une alimentation saine, indéniablement.
Sa lettre à Georges Clémenceau en 1917 concernant l’affaire de l’Alsace-Lorraine, alors qu’elle a plus de quatre-vingt-dix ans, qui rappelle la mauvaise foi exprimée par le roi de Prusse Guillaume Ier presque cinquante ans plus tôt, est probablement la preuve de toutes ses qualités et de son inconditionnelle dévotion pour son pays, la France.


Après avoir vécu une vraie ou une fausse gloire selon le prisme du regard, la grandeur, la chute, le deuil, l’humiliation, la survie… la superbe Eugénie a toujours conservé sa volonté et sa grâce, sa vivacité et son intelligence, son amour pour son pays d’adoption et sa dévotion aux causes qui lui semblaient justes. Tout cela fait d’elle un personnage hors du commun, d’autant plus attachant que ses contemporains l’ont tant décriée à tort. C’est donc pleine d’une contradiction touchante, brillante même, que la catholique mondaine, la dévote fêtarde, traverse et inscrit de son empreinte pas loin d’un siècle de l’histoire. Et pas du moindre.


Nous souhaitons un excellent week-end à tous et une bonne fête aux Benoît, Olivier, Henri, Joël, Camille, Donald, Carmen et Charlotte…


Albane de Maigret



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Chanson populaire du XIXe siècle faisant référence à la famille impériale