Le spectaculaire escalier en onyx jaune de l'hôtel de la Païva- Photo Anthony Rauchen

Le 21 janvier dernier a eu lieu le cocktail annuel réunissant les partenaires du Bottin Mondain dans les salons du Travellers Club. Sur les Champs-Elysées, ce club est installé dans un magnifique hôtel particulier construit pour la célèbre courtisane - ou « demi-mondaine » comme l’on disait à l’époque-   Esther Lachmann connue sous le nom de « la Païva ».  


Rien ne prédestinait Esther Lachmann à devenir la coqueluche du Tout-Paris, à se faire construire un des hôtels particuliers les plus extravagants et les plus chers de l’époque… ou à posséder de somptueux bijoux tels le collier de l’impératrice Eugénie ou les diamants jaunes parmi les plus gros de France….


D’origine juive polonaise, elle naît en 1819  dans une famille de marchands de tissus du ghetto de Moscou. On la marie très jeune à Antoine Villoing, un modeste tailleur français. Un fils, Antoine, naît en 1837, fils dont elle contribuera à l’éducation mais dont elle ne s’occupera jamais


Dès l'année suivante, rebutée par une vie qu'elle juge vite ennuyeuse, elle s'enfuit avec un inconnu, pour un long périple à travers l’Europe qui la conduit jusqu'à Paris.


Installée près de l'église Notre-Dame-de-Lorette, elle s'introduit dans le milieu de la prostitution et devient une « lorette ». Sur le conseil d'une de ses semblables, elle adopte le prénom de Thérèse. Décidée à s’élever socialement, elle devient rapidement une « lionne », c’est-à-dire une courtisane entretenue par de riches protecteurs.


Vers 1840, elle rencontre le riche pianiste Henri Herz, qui l’introduit dans le cercle fermé des intellectuels parisiens : elle rencontre alors  Franz Liszt et Richard Wagner, Théophile Gautier et Émile de Girardin, Léon Gambetta ou encore les Frères Goncourt.


De cette nouvelle union, naît, vers 1847, une fille prénommée Henriette, aussitôt confiée aux parents de Herz. Là encore, Thérèse ne s’en occupera pas. Lorsque son mari part en tournée aux Etats Unis en 1848, elle en profite pour dilapider sa fortune, ce qui mettra en fureur la famille de son mari qui la chasse.


Après un séjour à Londres et d’autres amants dont Lord Edouard Stanley ou le duc de Gramont, elle regagne Paris où son premier mari, Villoing tente de la reconquérir mais elle le repousse. Désespéré, il meurt à Paris en 1849.


Le 5 juin 1851, elle épouse un Portugais, Albino Francisco de Araújo de Païva, qui lui offre un hôtel au 28, place Saint-Georges, construit en 1840 par l'architecte Édouard Renaud, où elle réside jusqu'en 1852. Ce mariage n’est en rien un mariage d’amour : elle y gagne un titre – celui de marquise, même s'il est faux ! et un nom qu’elle gardera pour l’Histoire… Ils se séparent très vite et le marquis se suicidera en 1872 couvert de dettes.


En 1852, elle devient la maîtresse d'un richissime prussien, un cousin du chancelier allemand Otto von Bismarck, le comte Guido de Donnersmarck, originaire de Silésie.


Entre 1856 et 1865, il lui fait construire, au 25, avenue des Champs-Élysées, le somptueux hôtel Païva. Son coût exorbitant (dix millions de francs-or) défraie la chronique. Il met près de 10 ans à être achevé. L'architecte Pierre Manguin choisit le style, alors en vogue, de la Renaissance italienne avec un jardin suspendu. Si la façade est assez sobre, l’intérieur, décoré avec des matériaux de grande qualité, est foisonnant de courbes et couleurs…


On peut encore y admirer le grand escalier en onyx jaune d'Algérie avec ses formes très courbes, à la limite de la sensualité… Partout des dorures, des boiseries… Une salle de bain extraordinaire, de style mauresque, est décorée de carreaux de faïence de Théodore Deck. Y trône une baignoire fabuleuse avec une cuve en bronze argenté et ciselé, dans un bloc d’onyx de plus de 900 kg ! 3 robinets remplissaient cette baignoire, deux pour l’eau, le dernier pour d’autres liquides plus exotiques ou plus chics… comme du champagne selon la légende !


Une peinture de Paul Baudry, peintre de l’opéra de Paris, ornent le plafond du grand salon : « le Jour chassant la nuit », dont l'un des modèles ne serait autre que la marquise dans le plus simple appareil…


De somptueuses cheminées par Barbedienne, des sculptures de Jules Dalou ou d'Albert-Ernest Carrier-Belleuse, tout est luxe et promesse de volupté…


En 1857, Donnersmarck lui offre aussi le château de Pontchartrain, où elle séjourne en villégiature.


Son mariage avec le marquis de Païva étant annulé le 16 août 1871, elle peut, dès octobre suivant,  épouser son amant Donnersmarck, bientôt nommé gouverneur de la Lorraine annexée. Elle rend service à son nouveau mari : sa connaissance des milieux parisiens et de leur fortune facilite le calcul puis le remboursement de l'indemnité de guerre de six milliards de francs-or exigée par Bismarck.


Considérée comme un traîtresse et soupçonnée d’espionnage en 1877, elle doit quitter la France et se retire en Silésie avec son époux, dans le château de Neudeck (aujourd'hui à Świerklaniec en Pologne).


Elle y meurt le 21 janvier 1884, à l’âge de soixante-cinq ans.


Après avoir été la propriété d’un banquier berlinois  puis le restaurant d’un ancien cuisinier du tsar, l'hôtel de La Païva appartient depuis 1903 au Travellers Club, un cercle privé qui - ironie de l'histoire – est réservé aux hommes…


Vous pouvez cependant le découvrir à l’occasion de visites guidées, et si vous êtes intéressés, n’hésitez pas à vous manifester auprès de nous, peut-être serait-ce l’occasion d’en organiser une pour les membres du BM prochainement !