Estampe de Toyohara Chikanobu (1838-1912)

Chers amis,


À la fin du XIXe siècle, le Japon présente encore une structure féodale et ses habitants n’ont qu’une liberté relative. Le rôle de l’Empereur y est seulement symbolique et religieux depuis que l’administration du pays a été confiée à la famille Tokugawa en 1603. Cette dynastie de shoguns (maires du palais) tient les rênes du pays à Edo où elle a établi sa capitale, loin de la ville impériale de Heian-Kyō (Kyoto), « capitale paisible et tranquille ». C’est elle qui institue le sakoku, littéralement « la fermeture du pays » ou « pays cadenassé » imposant aux Japonais une véritable claustration.


Si les Européens (Hollandais et Portugais) ont réussi à implanter des établissements au Japon au XVIe siècle, ils sont vite relégués dans la rade de Nagasaki par les Japonais qui se mettent à persécuter les chrétiens dès le début du XVIIe siècle. Malgré le paysage peu engageant, les Hollandais parviennent malgré tout à maintenir un monopole commercial avec l’archipel nippon.


La politique isolationniste du Japon intrigue les pays occidentaux qui tentent des approches navales dès la fin du XVIIIe siècle, mais en 1825 ordre est donné de détruire les bateaux étrangers et mettre à mort leurs équipages. En 1853, l’amiral américain Matthew Perry aborde les côtes japonaises pour y porter une lettre du président Fillmore, sommant le Japon d’ouvrir ses ports aux étrangers. Il promet de revenir l’année suivante pour recueillir la réponse des autorités, mais débarque par surprise sept mois plus tard. Pris de cours par l’escadre renforcée de bâtiments britanniques, russes, français et hollandais, le Japon est contraint de signer un traité.


Dix ans plus tard pourtant, le Japon s’enferme dans son isolement et prend des mesures extrêmes comme l’atteste cette missive de 1863 de l'empereur Kōmei : « Les ordres du Shogun, reçus de Kyoto, sont de faire fermer les ports et de faire partir les étrangers, car le peuple de notre pays ne désire pas de relations avec les pays étrangers ». Quelques timides échanges avec les marchands Hollandais subsistent, mais les ports refusent l’entrée de bateaux occidentaux. Les Japonais eux-mêmes n’ont pas le droit de quitter le pays et ceux qui l’ont quitté, d’y revenir. Si l’épisode américain a semé un désir d’ouverture dans certains esprits, le mouvement intellectuel progressiste ne s’oppose pas au shogunat. Contrairement à d’autres, la mentalité nippone n’intègre pas l’esprit révolutionnaire…


C’est dans ce contexte d’immobilisme et de réclusion que le prince Sachi no Miya, Mutsuhito, accède au trône du Japon à la mort de son père en 1867. Il n’a que quinze ans mais décide restaurer le pouvoir de l’empereur perdu depuis deux siècles et demi. Entouré de daimyōs (grands seigneurs), il déménage la capitale impériale à Edo qu’il rebaptise Tokyo, « capitale de l’Est ». C’est là que le 11 avril 1868, il abolit le shogunat des Tokugawa signant ainsi la fin de l’ère d’Edo et l’entrée dans l’ère Meiji (nom attribué au règne de Mutsuhito).


Les historiens parlent même de la révolution Meiji. En une génération, après deux siècles et demi d’internement, le « gouvernement éclairé » de Mutsuhito décadenasse le pays du soleil levant, le réveille et le propulse au rang des plus grandes puissances mondiales.


La Charte des cinq articles est rédigée et soumise au peuple japonais afin qu’il assimile les nouvelles mesures. Désormais les affaires sont traitées après des débats publics ; chacun peut exercer le métier qu’il désire ; toutes les classes sociales peuvent et doivent participer à l’administration du pays ; les coutumes ancestrales barbares sont abolies ; et enfin l’empire doit se renforcer avec la recherche du savoir à travers le monde. En un jour, le Japon abandonne sa féodalité et son autarcie volontaire pour un gouvernement résolument moderne, démocratique et ouvert sur le monde.
Dans l’optique d’une centralisation du pouvoir, les seigneurs doivent remettre leurs terres à l’Empereur, les clans militaires sont dissous au profit d’une armée impériale de métier et les samouraïs se voient interdire le port du sabre.


Il n’est pas un domaine que Mutsuhito ne réforme. De 1871 à 1873, il envoie la mission d’étude Iwakura en Occident puis copiant à la sauce japonaise les idées occidentales qui lui semblent bonnes, l’Empereur bouleverse les mœurs de son pays. Il y crée des écoles publiques, met en place la circonscription, installe le chemin de fer, un service de poste et des compagnies de marine marchande. Des échanges commerciaux s’établissent progressivement et pour faciliter les transactions, une nouvelle monnaie est introduite, le yen. Tout est mis en œuvre par Mutsuhito pour protéger, enrichir, instruire ses sujets et diffuser la culture japonaise.


Sous l’ère Meiji, le Japon s’implante dans les expositions universelles et promeut sa culture et son art. Les fameuses estampes s’offrent le voyage pour le plus grand bonheur des Européens qu’elles inspirent. Dès 1872, le mouvement « japonisme » est cité dans la revue Renaissance littéraire et artistique par le critique d’art Philippe Burty. Jusqu’à la veille de la Grande Guerre les artistes mettent le Japon à l’honneur, qu’ils soient écrivains, comme Pierre Loti et son roman Madame Chrysanthème (1887), musiciens à l’instar de Giacomo Puccini et son opéra Madame Butterfly en 1904, mais surtout peintres (Monet, Cézanne, Van Gogh, Degas, Gauguin, Matisse, Pissaro, Klimt…).


Le monde occidental comprend lors de la victoire du Japon sur la Russie en 1905 qu’il va désormais falloir composer avec ce pays du bout du monde, cette nouvelle et première puissance asiatique où se lève le soleil. En quarante-cinq ans de règne, Mutsuhito sort son pays de la léthargie, le hisse au rang des plus puissants, le faisant passer du Moyen- Âge à l’ère industrielle, là où ses homologues ont mis plusieurs siècles…


Nous souhaitons une excellente semaine à tous et une bonne fête aux Stanislas, Jules, Ida, Maxime, Paterne, Benoît-Joseph et Anicet…


Albane de Maigret