Le fameux tailleur "Bar", icône du New look

Le 12 février 1947, un couturier, qui vient d’ouvrir sa propre maison, présente sa première collection. C’est la fin des défilés parisiens et beaucoup d’acheteurs notamment américains sont déjà repartis, peu emballés par la « fashion week » parisienne de cette année-là.  Peu d’enthousiasme donc dans les rangs quand le défilé commence… Assisté de Pierre Cardin, Christian Dior, puisque c’est de lui qu’il s’agit, présente ses nouvelles lignes de vêtements « Corolle » et « 8 » : 90 modèles dont l’iconique tailleur « Bar » - une veste à basque couleur crème à la taille très marquée et une longue jupe noire. A la sortie du défilé, la rédactrice en chef du Harper’s Bazar, Carmel Snow, pourtant venue avec des pieds de plomb, s’écriera enthousiaste: « Dear Christian, your dresses have such a new look ! »


C’est la naissance du « New Look », qui révolutionne la mode de son époque. A l’opposé de la mode « pratique » à la silhouette presque masculine qui prévalait jusqu’alors, Christian Dior veut créer « des femmes-fleurs, aux épaules douces, aux bustes épanouis, aux tailles fines comme des lianes et aux jupes larges comme des corolles ». Il rallonge les jupes, accuse la taille, le volume des hanches, met en valeur la poitrine pour former un sablier. Le succès est fulgurant dans le monde et particulièrement aux États-Unis où les américaines adoptent le « Nioulouque » comme dira Colette de façon rapide et naturelle. Malgré des critiques - utiliser autant de tissu pour une robe en période de rationnement est mal vu par certains ! - Vogue écrit que « Dior est le nouveau nom de la mode à Paris » tandis qu’il est récompensé par un oscar de la mode, remis par Neiman Marcus à Dallas.


Ce n’est pourtant pas de Paris que vient Christian Dior mais de Granville dans la Manche, où il naît en 1905. Son père, Maurice, est un riche industriel spécialisé dans les engrais et l’eau de javel, associé à son cousin Lucien. Il grandit dans une jolie villa - « les Rhumbs » - à Granville. Il raconte dans son auto-biographie : « La maison de mon enfance (…) j'en garde le souvenir le plus tendre et le plus émerveillé. Que dis-je ? Ma vie, mon style, doivent presque tout à sa situation et à son architecture. » Nous ne pouvons que vous encourager à la visiter si vous passez dans la Manche… Vous profiterez de son beau jardin et de sa magnifique vue sur la Manche et les îles anglo-normandes, des expositions y présentent chaque année des modèles de ses collections


En 1919, les Dior s’installent à Paris et Christian fait la connaissance de quelques artistes comme Max Jacob ou Jean Cocteau. Après avoir quitté Sciences Po - sans diplôme !-, il ouvre une galerie d’art avec son ami Jacques Bonjean, puis une autre avec Pierre Colle. Il expose alors des œuvres d’artistes aujourd’hui prestigieux comme Picasso, Dali, Duchamp, Magritte ou encore Giacometti… Une exposition remarquée en 1933 rassemble tous les grands noms du surréalisme.


Mais, victime des suites de la crise de 1929, il doit fermer boutique en 1934 ; obligé de vendre ses toiles à des prix dérisoires… Son talent de dessinateur est remarqué par Jean Ozenne, un ami acteur, qui l’incite à en vivre. Il vend à partir de 1935 ses premiers dessins de robes et de chapeaux à des modistes, dessine pour le Figaro illustré, où il rencontre René Gruau, le célèbre illustrateur et affichiste avec qui il travaillera ensuite… Il crée également quelques costumes de théâtre.


En 1938, après avoir écumé les maisons de couture de l’époque, il est enfin engagé par Robert Piguet comme modéliste et dessinateur. Il dessinera trois collections. Après un passage sous les drapeaux pendant la guerre, il rejoint Lucien Lelong, un des plus grands noms de la mode parisienne, comme directeur artistique.


C’est là qu’il rencontre Marcel Boussac « le roi du tissu », qui, croyant en son talent, le pousse à créer sa propre maison de couture, y investissant lui-même 60 millions de francs. Il aura du nez puisque bientôt, il faudra 40 mètres de tissu à Christian Dior pour confectionner une robe de jour contre 3 mètres pour une robe d’avant-guerre…


Le 16 décembre 1946, Christian Dior inaugure sa maison au 30, avenue Montaigne. Moins de deux mois après, il bouleverse la mode avec ce fameux défilé et ses silhouettes nouvelles…


Bientôt c’est Grace Kelly, Rita Hayworth, Marlene Dietrich, Olivia de Havilland, ou encore Ava Gardner qui font de Christian Dior le couturier du rêve hollywoodien.


Sur les conseils de son ami d’enfance Serge Heftler-Louiche, il se lance dans le même temps dans le parfum. La première fragrance s'appelle « Miss Dior » en hommage à sa sœur Catherine Dior, résistante pendant la guerre, survivante du camp de Ravensbrück. Pour lui, le parfum « est le complément indispensable de la personnalité féminine, c’est le finishing touch d'une robe ». La première affiche pour « Miss Dior » est dessinée par son ami René Gruau, qui dessinera ensuite bien d’autres campagnes pour d’autres parfums, la lingerie et le fameux rouge à lèvres « Rouge Baiser »…


Dior relance l’idée d’une « ligne », conductrice de chaque nouvelle collection, il continuera à surprendre à chacune d’elle. D’abord dans la lancée de la ligne Corolle à la fin des années 40, ses collections du début des années 50 sont caractérisées par des courbes moins voluptueuses, où la taille et les hanches sont moins marquées, ce qui mènera à la ligne « H » de 1954 où la taille semble disparaître et où les courbes sont sensiblement gommées, comme dans un retour aux années 20.


En 11 ans, Dior s’exporte dans plus de 15 pays emploie plus de 2000 personnes. En 1957, plus de la moitié des exportations de la couture française, c’est Dior ! Pour la première fois, le Time Magazine consacre sa une à un couturier français. Mais en octobre de la même année, alors qu’il vient de présenter la collection « Fuseau » avec son assistant Yves Saint-Laurent, il est terrassé par une crise cardiaque en Italie, où il est en cure. Il est enterré à Callian, dans le Var. Il n’avait que 52 ans.


Après la mort du créateur, son disciple Yves Saint-Laurent reprend les rênes de la maison puis ensuite la direction artistique de la maison Dior sera assurée par de grands noms de la haute couture : Marc Bohan, Gianfranco Ferré, John Galliano, Raf Simons et aujourd’hui Maria Grazia Chiuri.