Chers amis,


« On est français par le pain, c’est ce qui nous définit et nous caractérise » affirme l’anthropologue Abu Gnaba, spécialiste des identités culturelles, dans Anthropologie des mangeurs de pain (2011).
Difficile de nier, en effet, que le monde entier se représente le bon Français avec un béret, une 2CV et une baguette sous le bras.
Du pain à la baguette, retour sur un symbole universel de vie et une tradition bien française.


Aliment de base, le pain a tenu une place capitale dans un grand nombre de civilisations. On attribue l’invention du pain au levain aux Égyptiens. Dans la mythologie égyptienne, Osiris est coupé en morceaux par son frère Seth. Grâce à l’intervention de sa femme Isis, il ressuscite et apprend aux hommes à faire du pain. Le pain devient alors le symbole du passage de la vie à la mort, et de la mort à la vie éternelle. Partager et manger du pain dans lequel réside l’esprit d’Osiris, correspond pour les Égyptiens à se nourrir de « l'être continuellement bon », et s’assurer la vie éternelle. Comme un air de déjà entendu…


Déméter pour les Grecs et Cérès pour les Romains, en apprenant aux hommes à confectionner du pain, deviennent des déesses de la fertilité. Les Romains invoquent Jupiter lorsque les Gaulois tiennent l’assaut contre Rome. Le dieu leur souffle de jeter par-dessus les murs ce qu’ils ont de plus précieux, et ce sont des boules de pain. Les assaillants, convaincus que leurs ennemis sont largement approvisionnés, renoncent et partent. Pour manifester leur gratitude, les Romains édifient un temple dédié à Jupiter Pistor, qui signifie boulanger.


« Panem et circenses ». « Du pain et des jeux ». Cette locution latine du poète Juvénal manifeste bien l’allégorie vitale que revêt le pain. Dans L’Odyssée (VIIIe siècle avant J.C.), Homère célèbre les « mangeurs de pain », ces hommes civilisés parlant le grec qu’il oppose aux dieux et autres créatures :
« Ne consommant ni pain ni vin aux reflets flamboyants,
Ils n'ont pas notre sang et portent le nom d'Immortels ».


Le pain, associé à certaines divinités antiques, prend une symbolique encore plus forte dans le Christianisme. Jésus de Nazareth, né à Bethléem qui signifie « maison du pain » en hébreu, se présente comme étant « le pain de vie » : « Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel : si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement. Le pain que je donnerai, c'est ma chair, donnée pour que le monde ait la vie », Jn, 6, 50. Nourriture physique, « Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour », dans la prière du Notre Père, et spirituelle « Prenez et mangez, ceci est mon corps livré pour vous », dans l’Eucharistie, le pain christique devient synonyme de don, vie éternelle et partage.


Si les mots « copain » et « compagnon » attestent cet aspect communautaire du pain, sa fabrication elle-même réfère au sacré avec la présence des quatre éléments : terre (blé), eau, air (fermentation) et feu (cuisson). L’association du pain et du labeur naît également de la Bible, avec le péché originel : « A la sueur de ton visage tu mangeras ton pain », Gn 3, 19, donnant un sens à des expressions comme « gagne-pain » ou « avoir du pain sur la planche ».


Au Moyen- Âge, en France, période où le pain devient l’élément principal de l’alimentation, Charlemagne fait de Paris la capitale du mets phare, et ordonne par décret : « Que le nombre de boulangers soit toujours tenu au complet, et que le lieu de travail soit toujours tenu avec ordre et propreté ». A partir du XIIe siècle l’Etat veille à la qualité de la farine et certains boulangers subissent des condamnations pour avoir vendu du pain moisi, trop léger ou encore trop cher.


En forme de miche, le pain quotidien n’a pas la même mie selon les bourses ; blanche pour les plus aisés, et noire pour les plus pauvres. Le précieux aliment peut devenir un objet de larcin dans les moments difficiles, comme le raconte Victor Hugo dans Les Misérables (1862) : « Un dimanche soir, Maubert Isabeau, boulanger sur la place de l'église, à Faverolles, se disposait à se coucher, lorsqu'il entendit un coup violent dans la devanture grillée et vitrée de sa boutique. Il arriva à temps pour voir un bras passé à travers un trou fait d'un coup de poing dans la grille et dans la vitre. Le bras saisit un pain et l'emporta. Isabeau sortit en hâte ; le voleur s'enfuyait à toutes jambes : Isabeau courut après lui et l'arrêta. Le voleur avait jeté le pain, mais il avait encore le bras ensanglanté. C'était Jean Valjean ».


Par ce décret du 15 novembre 1793, la Révolution française instaure le pain pour tous : « La richesse et la pauvreté devant également disparaître du régime de l'égalité, il ne sera plus composé un pain de fleur de farine pour le riche et un pain de son pour le pauvre. Tous les boulangers seront tenus, sous peine d'incarcération, de faire une seule sorte de pain : Le Pain Égalité ».


Quant à la baguette, son apparition date du XIXe siècle mais la date et les circonstances sont incertaines. Certains prétendent qu’elle a été inventée par l’Autrichien August Zang qui avait ouvert une boulangerie viennoise à Paris en 1839, ce qui ne serait pas du pain bénit pour notre orgueil national. D’autres avancent que c’est sous Napoléon III, afin de faciliter le transport du pain par les soldats. D’autres, enfin, disent qu’elle a vu le jour au moment de la création du métro parisien. Afin d’éviter que les ouvriers n’apportent des couteaux sur le chantier, Fulgence Bienvenüe aurait demandé aux boulangers de créer un pain facile à rompre à la main.


Quoi qu’il en soit la baguette, croustillante à l’extérieure et moelleuse à l’intérieur, détrône rapidement les bonnes vielles miches et investit les tables françaises à partir de 1920. Sa consommation exige un passage quotidien à la boulangerie qui devient un espace de vie sociale. Sa fabrication est encadrée en 1993 par le « décret pain » qui vise à défendre la fabrication traditionnelle de la baguette.


La baguette est si importante pour les Français qu’elle fait l’objet chaque année d’un « Grand prix de la meilleure baguette parisienne de tradition ». Le vainqueur mange son pain blanc avec l’honneur de fournir la table de l’Élysée l’année qui s’ensuit. Notre pays a même demandé l’inscription de la baguette française au patrimoine immatériel de l’humanité au même titre que la pizza napolitaine. Ça ne mange pas de pain…


Nous souhaitons un agréable week-end à tous et une bonne fête aux Albert, Victoire, Marguerite, Matthieu, Elisabeth, Aude, Tanguy, Philippine, Edmond et Dimitri…


Albane de Maigret