Au café. Auguste Renoir (1877)

Chers amis,

Ah Paris.
Paris…
Féérie splendide pour le touriste qui arpente le bitume où se dressent colonnes Morris et édicules Guimard, où coulent les fontaines Wallace et roucoulent les pigeons bisets. Paris qui grouille et fourmille, Paris qui court et se presse.

Paris qui change de paysage aux premiers beaux jours. Paris qui s’attable, qui paresse et se contemple. Nous y voici.
Les Parisiens investissent les trottoirs envahis par les terrasses de cafés et prennent le temps, au travers du prisme de leur verre, d’admirer enfin le spectacle urbain dont ils sont les acteurs.

Sans ses cafés, Paris ne serait pas Paris. Loin d’être anecdotiques, fondus dans le panorama de la capitale, ils sont une partie de son âme mais surtout les témoins de son histoire et de sa littérature, qui très souvent se sont écrites au comptoir.

Originaire de Perse, le café est introduit en 1669 par l’ambassadeur extraordinaire de la Sublime Porte, Soliman Aga Mustapha Raca, en visite à la cour de Louis XIV. L’engouement pour la boisson turque est tel qu’un sicilien du nom de Francesco Procopio dei Coltelli, fraîchement arrivé à Paris, a l’idée lumineuse d’exploiter le filon. Le simple cabaretier employé chez un arménien de la foire Saint-Germain se met à son compte et achète un établissement dès que ses finances l’y autorisent. Luxueusement décoré, le Café Procope ouvre ses portes en 1686, rue des Fossés-Saint-Germain (actuelle rue de l’ancienne Comédie), en face du Théâtre Français.

A l’opposé des tavernes dont Paris est infesté, fétides, gueulardes et mal famées, où l’on boit du gros rouge des coteaux d’Argenteuil et chante des chansons paillardes, le Procope sert de la limonade, des sorbets, et du café – boisson qui stimule l’esprit et élève l’art de la conversation. Les grands lustres en cristal se reflètent à perte de vue dans les miroirs, les guéridons en marbre offrent une élégance et un faste qui attirent une population aussi raffinée que les murs.

Ecrivains et dramaturges, comédiens et critiques, intellectuels et galants s’y rencontrent, s’y retrouvent, échangent et conversent. Le premier véritable café de la capitale est aussi le premier café littéraire, scellant ainsi l’alliance du « café » – la boisson comme le lieu – au monde des Lettres.
Le succès du Procope encourage les cabaretiers à en suivre le modèle. Nombre d’établissements sont transformés pour devenir plus accueillants, plus opulents, et recevoir le Paris qui pense et qui sort autour d’une liqueur arabesque. On y parle littérature certes, mais très vite les conversations politiques s’invitent au point d’inquiéter le Roi (dès la fin du XVIIe siècle). Preuve en est ce courrier du secrétaire d’État de la Maison du Roi à La Reynie, premier lieutenant général de police de Paris : « Le Roy a été informé que, dans plusieurs endroits de Paris où l'on donne à boire du café, il se fait des assemblées de toutes sortes de gens et particulièrement d'étrangers. Sur quoy Sa Majesté m'ordonne de vous demander si vous ne croiriez pas qu'il fût à propos de les en empêcher à l'avenir ». Intuition prophétique de Louis XIV ?

L’arrivée du XVIIIe siècle donne raison aux inquiétudes prématurées et prémonitoires du Roi soleil et consacre la formule de Balzac : « Le comptoir d'un café est le parlement du peuple ». Les Lumières élaborent leurs pensées dans les cafés de la Rive gauche, au Procope bien sûr, mais également dans les nombreux établissements qui ont vu le jour de l’autre côté de la Seine : le café des Arts, le café des Aveugles ou le café de la Régence, le café Véry, le café de Foy, le café du Caveau ou le café des Mille Colonnes, qui fleurissent aux abords ou dans les galeries du Palais Royal. L’on y croise autant des Restif de la Bretonne, Madame de Staël, Louis-Sébastien Mercier ou Jean-Honoré Fragonard, observateur-chroniqueurs de leur temps, que des Voltaire, Beaumarchais, Diderot, Rousseau, Fontenelle, d’Alembert qui sèment des concepts dans lesquels germe l’esprit révolutionnaire. Selon la légende, Diderot et d’Alembert auraient élaboré l’idée de L’Encyclopédie, et Benjamin Franklin le projet de la Constitution des États-Unis au Procope. Le café devient à cette époque le catalyseur et le diffuseur des idées nouvelles comme le souligne sans jeu de mots l’Irlandais Jonathan Swift (1667-1745) : « Je ne suis toujours pas convaincu que les informations des hommes de pouvoir aient plus de vérité ou apportent plus de lumière que les discussions politiques d’un café ».

Les cafés deviennent le royaume du contre-pouvoir, où la contestation et l’opposition s’expriment librement dans un bouillonnement intellectuel. Montesquieu lui-même, dans les Lettres Persanes en 1721, met en garde contre le danger de ces lieux et de cette boisson : « Si j'étais le souverain de ce pays, je fermerais les cafés ; car ceux qui fréquentent ces endroits s'y échauffent fâcheusement la cervelle. J'aimerais mieux les voir s'enivrer dans les cabarets. Au moins ne feraient-ils de mal qu'à eux-mêmes, tandis que l'ivresse que leur verse le café les rend dangereux pour l'avenir du pays ».

Les révolutionnaires le confirment : les cafés sont les lieux privilégiés où ils combinent leurs actions et assènent leur propagande. Robespierre, Marat, Danton en sont des piliers. La veille de la prise de la Bastille, Camille Desmoulins appelle aux armes au café de Foy : « Des bataillons suisses et allemands sont groupés dans le Champ de Mars, ils en sortiront pour nous égorger. Il ne nous reste plus qu'une seule ressource, c'est de courir aux armes et de prendre des cocardes pour nous reconnaître ». Victor Hugo, quant à lui, relate un épisode historique passé dans le café de la rue du Paon, dans Quatre-vingt-treize (1874) : « C’était dans ce café que se rencontraient parfois à peu près secrètement des hommes tellement puissants et tellement surveillés qu’ils hésitaient à se parler en public. C’était là qu’avait été échangé, le 23 octobre 1792, un fameux baiser entre la Montagne et la Gironde ».

A partir du Directoire, les cafés s’exportent vers les boulevards et demeurent les lieux de débats politiques par excellence. Le café Godet, le café Turc et le mondialement connu café Tortoni voient s’affronter républicains et royalistes. L’Empire et la Restauration continuent de concentrer la population parisienne sur les grands boulevards où le café Riche, le café de la Paix, le café du Divan, le café Frascati, le café des Variétés et Tortoni tiennent le haut du pavé. Bien entendu on n’y sert pas que du café ; le vin, la bière ou l’absinthe sont largement distribués.
Situés près des théâtres et de l’opéra, les clients discutent et se disputent encore, mais agrémentent leurs échanges d’un caractère plus mondain. En tant que postes d’observation des principaux pôles d’attraction de la vie nocturne parisienne, les cafés des boulevards voient défiler les dandys et une pléthore d’écrivains comme Honoré de Balzac, Gérard de Nerval, Charles Baudelaire, Guy de Maupassant, Théophile Gautier, Victor Hugo, Alfred de Musset, qui font renouer les premières amours des cafés avec les Lettres. « C'est alors qu'arrivent les dandys ; ils entrent à Tortoni par la porte de derrière, attendu que le perron est envahi par les barbares, c'est-à-dire les gens de la Bourse », Alfred de Musset, Les Deux maîtresses, 1840.

La Nouvelle Athènes près de la place Saint-Georges rassemble l’élite du mouvement romantique parisien ; Villiers de l’Isle Adam, Gustave Courbet, Eugène Delacroix, Théodore Géricault, Claude Debussy, Horace Vernet où George Sand aiment s’y retrouver. La Belle Époque voit s’épanouir des cafés sur la Butte Montmartre que les peintres impressionnistes, et plus tard cubistes, investissent avec légèreté. Henri de Toulouse-Lautrec, Auguste Renoir, Claude Monet, ou Camille Pissarro viennent user leurs fonds de culotte sur les banquettes du lapin Agile, du Chat Noir ou du café Guerbois, où Edouard Manet a élaboré sa nouvelle théorie de l’art, applaudi par Émile Zola. On les croise parfois aussi près de Montparnasse à la Closerie des Lilas avec Paul Verlaine, Théophile Gautier ou Alfred Jarry, là-même dit-on, où Charles Baudelaire, autre grand amateur de café, aimait y composer des vers devant un petit noir. Rive gauche, la jeunesse dissipée s’enracine au café Racine ou se libère au café Molière dans le quartier Latin. L’insouciance et l’espoir qui animent cette période, ajoutés à un Paris redessiné par Haussmann, invitent les cafés à s’exporter sur les trottoirs. Les premières terrasses se déploient ; chapeau de forme et ombrelle s’exhibent avec audace et se prélassent.

Guillaume Apollinaire, de son côté, a adopté comme bureau le Café de Flore, à Saint-Germain-des-Prés dès 1913 où il reçoit ses amis, Louis Aragon et André Breton notamment. C’est à sa table que ce dernier aurait posé les fondements du dadaïsme et créé le nom de « Surréalisme ».

Dans l’effervescence de l’époque, deux grands cafés ouvrent leurs portes près de Montparnasse. En 1905, Le Dôme accueille les émigrés avant-gardistes en quête de bohème et d’art moderne dans une ambiance éclectique et festive. Les Russes et Espagnols le désertent dès que La Rotonde ouvre en 1911, tandis que les Scandinaves et Allemands conservent leurs habitudes au Dôme. Ces deux cafés célèbres deviennent pendant la Grande Guerre des centres d’informations et de renseignements. Sans oublier le café de La Paix, d’où Georges Clémenceau applaudira le défilé des troupes à la victoire de 1918.

Durant les années Folles, les Parisiens jettent à nouveau leur dévolu sur Montparnasse où La Coupole, ouverte en 1927, attire toutes les célébrités de Jean Cocteau à James Joyce, de Mistinguett à Blaise Cendrars. L’Entre-deux-guerres et l’Après-guerre redonnent au café de Flore et aux deux-Magots leurs lettres de noblesse, ainsi qu’à la brasserie Lipp. Cafés littéraires par excellence, ils constituent le quartier général d’une jeunesse exaltée et d’une génération d’écrivains ; Simone de Beauvoir, André Gide, Ernest Hemingway, Jean Giraudoux, Léon-Paul Fargue, Raymond Queneau, Albert Camus, ou encore Jean-Paul Sartre qui a rédigé au Flore L’Etre et le néant en 1943 et raconte : « Nous nous y installâmes complètement : de neuf heures du matin à midi, nous y travaillions, nous allions déjeuner, à deux heures nous y revenions et nous causions alors avec des amis que nous rencontrions jusqu'à huit heures. Après dîner, nous recevions les gens à qui nous avions donné rendez-vous. Cela peut vous sembler bizarre, mais nous étions au Flore chez nous ».

Certains de ces cafés mythiques et historiques existent encore, d’autres ont disparu et de nouveaux sont apparus. Intégrés à la capitale et au mode de vie de ses habitants, les bistrots de Paris sont le théâtre de la comédie humaine, le berceau de la vie parisienne, le levier des idées nouvelles et pour certains, l’amphithéâtre de prix littéraires. Sanctuaire de réflexion, refuge d’observation, pépinière d’inspiration, alcôve de conversation, au zinc ou en terrasse, en salle ou à l’étage, seul ou à plusieurs, comme le disait Giuseppe Verdi (1863-1901), « le café est le baume du cœur et de l'esprit ».

Nous souhaitons une agréable semaine à tous et une bonne fête aux Isidore, Irène, Marcellin, Jean-Baptiste, Julie, Célestin, Gautier et Fulbert…

Albane de Maigret