Les adieux de Louise de La Vallière à Louis XIV. École française du XIXe siècle

Chers amis,


D-Day. Le 6 juin 1944, l’opération Overlord est lancée. Plus d’un million de soldats attendent en Angleterre et, à minuit, cent-cinquante-mille se déploient sur les côtes normandes pour libérer la France de l’occupant allemand. Cette même nuit dix mille Américains, Anglais ou Canadiens tombent déjà sur le Mur de l’Atlantique. Outre-Manche et outre-Atlantique des parents pleurent se disant que pour eux leur fils est mort le jour où il s’est engagé.


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Le 6 juin 1710, sœur Louise de la Miséricorde meurt libérée de sa culpabilité dans les murs du couvent des Grandes Carmélites du faubourg Saint-Jacques. Louis XIV apprenant la nouvelle de la mort de son ancienne maîtresse annonce : « La Vallière est morte pour moi le jour où elle est entrée au couvent ».


À trois siècles d’intervalle, la mort de ces hommes et de cette femme ont en commun un mot fort de sens : « la libération ».


Portrait de la plus humble, la plus sincère et la moins ambitieuse des maîtresses royales.


Tout commence avec le troisième mariage de la mère de Louise avec Jacques de Courtavel, marquis de Saint-Rémy, maître d’hôtel de Gaston d’Orléans, frère de feu Louis XIII. Louise de La Baume Le Blanc est éduquée avec les trois filles du duc dont elle devient très proche. À l’âge de dix-sept ans, Mademoiselle de La Vallière (nom du manoir où elle est née le 6 août 1644) est placée comme demoiselle d’honneur chez la nouvelle duchesse d’Orléans, Henriette d’Angleterre, femme de Monsieur, le frère de Louis. Or cette dernière a une liaison avec son beau-frère, le Roi. Il faut au couple scandaleux trouver un « paravent » ou « chandelier » à leurs amours pour faire taire les rumeurs d’inceste.


La duchesse d’Orléans propose Louise, sa nouvelle recrue ; discrète, timide, naïve et innocente, boitillante suite à une chute de cheval, dépourvue des rondeurs que l’on aime à l’époque et selon elle, d’une beauté fade. Les hommes de ce temps révèlent l’erreur de jugement féminin de la favorite, que ce soit l’abbé de Choisy : « Louise avait la grâce plus encore que la beauté » ou un chroniqueur de l’époque : « Elle a la taille belle et noble et quelque chose dans sa manière de marcher ; elle a dans les yeux une certaine langueur qui est un charme inévitable pour tous ceux qui ont le cœur un peu tendre. Elle a les plus beaux cheveux du monde, et en quantité. Elle a l’esprit doux, le goût bon, aime les livres et en juge bien. Elle est civile, obligeante, libérale, et l’on voit de la magnificence dans tout ce qu’elle fait. Elle a de l’égalité dans l’humeur, et s’est toujours gouvernée d’une manière qui a donné de l’admiration et de l’amitié pour elle ».


Question de point de vue, de prisme, de sexe ? Qu’importe. La jeune femme accepte son rôle avec zèle étant secrètement tombée amoureuse de Louis XIV rencontré un an auparavant.
Au Roi de feindre de la séduire…
Au Roi de tomber dans son propre piège et de succomber aux charmes de la belle écuyère…


Ainsi le roi Soleil et Louise de La Vallière deviennent amants, au grand désespoir de Nicolas Fouquet loin d’être insensible aux charmes de Louise. Le secret est bien gardé par les proches du monarque, tels le fidèle Alexandre Bontemps*, le duc de Saint-Aignan ou Philippe de Courcillon de Dangeau qui prête volontiers sa plume aux deux protagonistes comme le relate l’abbé de Choisy :  « Il faisait ainsi les lettres et les réponses ; et cela dura un an, jusqu'à ce que La Vallière, dans une effusion de cœur, avoua au Roi, qui à son gré la louait trop sur son esprit, qu'elle en devait la meilleure partie à leur confident mutuel, dont ils admirèrent la discrétion. Le Roi, de son côté, lui avoua qu'il s'était servi de la même invention ». Le ministre Colbert lui-même est mis dans la confidence lorsque l’on confie à sa femme la garde des bâtards du Roi.


Malgré toute la discrétion des protagonistes, malgré le choix d’endroits improbables comme la grotte de Téthys pour consommer leur passion, la liaison est vite connue de tous. Les potins vont bon train, la colère d’Anne et Marie-Thérèse d’Autriche s’envenime et les condamnations de Bossuet fusent à tout va.


Madame, jalouse d’avoir été supplantée par une simple demoiselle d’honneur, tente de faire barrage aux amours de son beau-frère. Par mille stratagèmes, elle parvient à faire douter l’élue qui s’enfuit en 1662 au couvent de Chaillot. Le Roi en personne, délaissant une délégation espagnole en visite, court chercher sa belle et l’arrache aux religieuses.


Deux ans plus tard, le souverain ordonnance une fête sans pareille à Versailles. Les « Plaisirs de l’île enchantée » sont organisés officiellement en l’honneur des deux espagnoles du royaume, sa mère et sa femme, mais célèbrent en réalité ses amours adultères avec Louise. Six jours de féérie éblouissent l’endroit où le Roi désire bâtir son futur château et font naître le mythe de Versailles comme théâtre de réjouissances somptueuses. Aménagé par André Le Nôtre, le parc agrémenté de superbes pièces d’eau devient le décor de défilés équestres, courses de bagues, comédie-ballet orchestré par Lully et Molière dans une première collaboration, feux d’artifice, loterie, bals et festins grandioses.


À la mort d’Anne d’Autriche, en 1666, Louis XIV affiche publiquement sa maîtresse contre son gré. « L’amante parfaite », comme la nommera Sainte-Beuve, aime le Roi sans orgueil ni intérêt, sans caprice ni ambition mais vit dans la culpabilité de l’adultère et préfère de loin les apartés secrètes aux fastes de la cour : « Ah, s’il n’était pas le Roi », soupire-t-elle parfois. Elle est alors, comme la décrira en 1680 Madame de Sévigné, une « petite violette qui se cachait sous l'herbe, et qui était honteuse d'être maîtresse, d'être mère, d'être duchesse ». L’officialisation de la liaison correspond au retour de la sublime Athénaïs de Mortemart, marquise de Montespan. Subjugué par tant de beauté et d’esprit, Louis XIV s’en éprend et délaisse peu à peu la femme qui attend son quatrième enfant de lui.


Désespérée, celle qui porte toujours une cravate souple et flottante (la lavallière) Louise rédige ce sonnet :


« Tout se détruit, tout passe, et le cœur le plus tendre
Ne peut d'un même objet se contenter toujours ;
Le passé n'a point eu d'éternelles amours,
Et les siècles suivants n'en doivent point attendre.


La constance a des lois qu'on ne veut point entendre ;
Des désirs d'un grand Roi rien n'arrête le cours :
Ce qui plaît aujourd'hui déplaît en peu de jours ;
Cette inégalité ne saurait se comprendre.


Louis, tous ces défauts font tort à vos vertus ;
Vous m'aimiez autrefois, mais vous ne m'aimez plus.
Mes sentiments, hélas ! diffèrent bien des vôtres.


Amour, à qui je dois et mon mal et mon bien,
Que ne lui donniez-vous un cœur comme le mien,
Ou que n'avez-vous fait le mien comme les autres ! ».


La cohabitation n’est pas pour plaire à Louise qui essuie de multiples humiliations de la part de sa concurrente tandis que Louis XIV « la traitait fort mal », selon les dires d’Elisabeth d’Orléans. Elle se tourne alors vers Dieu, consciente du mal qu’elle a pu faire à la Reine, afin de chercher la repentance. Après avoir fait des excuses publiques à la Reine (« Comme mes crimes ont été publics, il faut que la pénitence le soit également »), elle choisit le plus dur et le plus austère des couvents pour purger sa peine. « Elle fit cette action comme toutes les autres de sa vie, d’une manière noble et toute charmante. Elle était d’une beauté qui surprenait tout le monde », raconte Madame de Sévigné.


Elle prononce ses vœux perpétuels sous le nom de sœur Louise de la Miséricorde et s’attache pendant les trente-six ans qui lui restent à vivre à faire pénitence, jeuner et se porter volontaire pour les corvées. Oubliée du Roi qu’elle a tant aimé, « la sainte », comme Saint-Simon n’hésite pas à la nommer, fut « arrachée à elle-même par ses propres yeux, honteuse de l'être, encore plus des fruits de son amour reconnus et élevés malgré elle, modeste, désintéressée, douce, bonne au dernier point, combattant sans cesse contre elle-même, victorieuse enfin de son désordre par les plus cruels effets de l'amour et de la jalousie, qui furent tout à la fois son tourment et sa ressource, qu'elle sut embrasser assez au milieu de ses douleurs pour s'arracher enfin, et se consacrer à la plus dure et la plus sainte pénitence ! », duc de Saint-Simon, Mémoires, Chapitre XVI. 


Nous souhaitons un excellent week-end de Pentecôte à tous et une bonne fête aux Norbert, Claude, Gilbert, Médard, Landry, Barnabé et Guy…


Albane de Maigret


 


*Voir chronique du 17/01/2019 : Alexandre Bontemps, premier valet de Louis XIV, confident du Roi