Chers amis,


 « Il était une fois…  – Un Roi ! s’écrieront aussitôt mes petits lecteurs. Non, les enfants, vous vous trompez. Il était une fois un morceau de bois ». Tel est l’incipit du fameux roman de Carlo Collodi, Les Aventures de Pinocchio. Histoire d’un pantin, paru en 1881.


L’écrivain florentin définissait son œuvre comme « une gaminerie » ; elle est pourtant un parcours initiatique qui dépasse largement la portée d’un simple conte pour enfants. Si le livre a été, au XXe siècle, le plus vendu en Italie après la Divine Comédie de Dante (1307), c’est bien parce que Pinocchio est un personnage universel. Italo Calvino écrivait d’ailleurs pour le centenaire du célèbre pantin : « Il nous est naturel de penser que Pinocchio a toujours existé, on ne s'imagine pas en effet un monde sans Pinocchio ». Le 7 février 1940 au Center Théâtre de New York, Pinocchio s’anime et prend vie lors de la première mondiale du film éponyme des studios Disney. Un triomphe récompensé par deux Oscars pour une version quelque peu édulcorée.


George Sand disait que « les marionnettes n’amusent que les enfants et les gens d’esprit » ; accordons-nous donc un enfantillage passager en évoquant ces figurines articulées en général, et Pinocchio en particulier.


Les principales civilisations antiques ont déjà, semble-t-il, donné leurs faveurs aux pantins et marionnettes. Les Egyptiens fabriquaient des statues animées à l’effigie de leurs dieux comme l’évoque Hérodote dans son chapitre sur les fêtes d’Osiris dans Histoires, Second livre. L’historien les décrit comme des « figures d’environ une coudée de haut qu’on fait mouvoir avec une corde ».
En Grèce, les marionnettes sont évoquées par Plutarque comme des jouets pour enfants. Xénophon rappelle leur présence dans les banquets festifs. Aristote, quant à lui, mentionne une Aphrodite de bois attribuée à Dédale et douée de mouvement, dans De anima, I, 3, tandis que Platon affirme que les statues de Dédale étaient « si saisissantes de vérité qu’il fallait, selon la légende, les enchaîner pour les empêcher de s’enfuir », Ménon. De la vertu.
A Rome comme à Athènes, les pantins s’invitent sur les scènes théâtrales ainsi qu’en témoignent tant d’écrits d’Horace, des Pères de l’Eglise ou encore de Marc-Aurèle qui déplore dans ses Pensées pour moi-même « cette triste condition de marionnette où nous réduisent les écarts de la pensée et la tyrannie de la chair ».
L’Asie n’est pas en reste, notamment la Chine où les marionnettes font partie du spectacle de rue populaire, ou bien l’Inde qui nomme aujourd’hui encore les directeurs de théâtre « sutradhhara », ce qui signifie « celui qui tire les ficelles ».


Au Moyen- Âge, les marionnettes jouent une subtile combinaison du profane et du sacré. Elles deviennent à partir du XVIIe siècle un spectacle à part entière sous l’influence des burattini italiens, tant dans les foires que sur les boulevards. Pendant la Fronde, le cardinal Mazarin aurait reçu un pamphlet intitulé Lettre de Polichinelle à Jules Mazarin qui s’achevait par ces vers : 
« Pour vous servir si l’occasion s’en présente,
je suis Polichinelle
qui fait la sentinelle
à la porte de Nesle ».
Le pantin Pulcinella (Polichinelle), issu de la Commedia dell’arte, exporte son caractère trivial et disgracieux, gourmand et spirituel, dans plusieurs pays d’Europe. Le Don Cristobal espagnol, le Punch anglais, le Hanswurst allemand, le Petrouchka russe, ou le Kasperl autrichien sont tous de la même trempe... Le Guignol lyonnais de Laurent Mourguet et le Lafleur amiénois de Louis Bellette arriveront bien plus tard.


La marotte du pantin se développe en France, mais surtout à Paris, dans les années 1760. La Cour souvent désabusée cherche constamment des occupations ludiques. Trente ans avant la mode du yo-yo*, les pantins sont dans toutes les poches et s’exhibent dans les salons. D’Alembert en donne d’ailleurs une définition railleuse dans son Encyclopédie : « Pantins : de petites figures peintes sur du carton qui, par le moyen de petit fils que l’on tire, font de petites contorsions propres à amuser les enfants. La postérité aura peine à croire qu’en France des personnes d’un âge mûr aient pu, dans un accès de vertige assez long, s’occuper de ces jouets ridicules, et les rechercher avec un empressement que dans d’autres pays on pardonnerait à peine à l’âge le plus tendre »…


Les pantins ont donc de tout temps distrait ceux qui en tirent les ficelles, et leurs détracteurs s’obstinent à voir en eux un jeu aussi grotesque que grossier, à l’image des personnages qu’ils reflètent souvent. Pourtant ces figures de bois, de tissu ou de carton explorent bien souvent l’être humain dont elles sont une représentation : de ses vertus à ses déficiences, de ses facultés à ses limites, mais avant tout de ses choix, prérogatives humaines par excellence. Leurs manipulateurs manœuvrent des fils quasi invisibles pour les animer selon leur volonté propre et illustrer splendeurs et misères de la comédie humaine.


Pinocchio ne déroge pas à la règle. Gepetto, humble et solitaire menuisier italien, répond à son désir d’avoir un fils en sculptant un pantin de bois. Non pas un bois noble, mais « une simple bûche prise dans le tas de bois à brûler, de celles que l'on met en hiver, dans le poêle ou dans la cheminée pour allumer un feu et réchauffer les chambres ». La particularité de cette bûche étant bien entendu sa capacité à s’exprimer.


Loin d’être un démiurge tout puissant, Gepetto façonne une marionnette parlante et impertinente. Effigie qui va devoir se construire par elle-même, apprendre, se tromper, se perdre, désobéir, grandir, comme tout un chacun. Dès lors, tous les ingrédients du roman d’apprentissage vont jalonner le récit, avec son lot de tentations, de bonne volonté, de bêtises ou de succès. Puisqu’il s’agit d’un conte, des personnages merveilleux ou monstrueux apparaissent également. La Fée aux cheveux bleus incarne l’image de la mère bienveillante qui prend soin de donner à son protégé une conscience au travers du grillon Criquet : « Malheur aux enfants qui se révoltent contre leurs parents et abandonnent par caprice la maison paternelle ! Jamais ils ne trouveront le bien en ce monde et, tôt ou tard, ils s’en repentiront amèrement ».
A chaque mensonge le nez de Pinocchio s’allonge, s’allonge, s’allonge encore.
Le mal, matérialisé par le Chat et le Renard, s’oppose à la bonne conscience et gagne une manche lorsque Pinocchio succombe aux discours flatteurs des deux compères. Puis, vient l’épreuve du Pays des joujoux où la marionnette est transformée en âne avec son ami Lumignon.
L’épisode de la baleine est décisif. Avalé vivant, le petit pantin de bois va faire l’expérience de la mort initiatique, comme Jonas, et des entrailles du monstre marin sonder son propre cœur et choisir sa voie, celle de la sagesse**. Sa transformation finale en petit garçon de chair et d’os illustre l’allégorie de la rédemption.


Moralisatrices à bien des égards, Les Aventures de Pinocchio. Histoire d’un pantin sont à la fois un roman picaresque et un récit d’éducation qui font l’éloge de la liberté et de l’honnêteté.
Dans notre ambivalence et notre complexité, nous sommes probablement tous un peu le marionnettiste de l’un et la marionnette d’un autre. Paul Claudel disait en 1928 : « La marionnette n'est pas un acteur qui parle, c'est une parole qui agit ». Voilà une parole bien encourageante…


Nous souhaitons un excellent week-end à tous et une bonne fête aux Eugénie, Jacqueline, Apolline, Arnaud, Héloïse, Ombeline, Félix, Béatrice et Tancrède…


Albane de Maigret


*Cf. chronique du 01/04/2011 : Les hauts et les bas du yo-yo
**Cf. Chronique du 14/12/2012 : Des baleines et des hommes. Le mythe de la baleine