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Chers amis,


Les guerres.
Il en est qui font les empires et d’autres qui les démantèlent.
Les hommes.
Il en est que les guerres hissent au pouvoir et d’autres qu’elles destituent.
Ainsi en est-il de l’empire ottoman. Né d’une guerre en 1299, il s’éteint six siècles plus tard à l’issue de la première guerre mondiale.


Le 3 juillet 1918, Mehmed VI devient à la suite de son frère le trente-sixième sultan ottoman, ignorant alors que son règne se terminera au trente-sixième dessous. Si certaines mesures réformistes ont été  adoptées par ses prédécesseurs au cours du Tanzimat (1839-1876), l’abolition de l’esclavage notamment, l’Empire se délite progressivement sous le poids des janissaires et religieux immobilistes ainsi que les vues expansionnistes d’une Europe en pleine mutation. 


Déjà amputée de la Serbie, la Moldavie et la Valachie, ses vassales ; de la Grèce en 1830 dont l’indépendance est vivement saluée par lord Byron ; de l’Algérie que la France envahit la même année, la victoire ottomane en Crimée contre les Russes n’empêche l’Égypte de prendre son indépendance en 1866, ou encore la Bulgarie de Ferdinand en 1908. La protection anglo-française n’est plus une assurance pour le maintien d’un empire qui voit peu à peu ses territoires chrétiens ou non d’ailleurs lui échapper, tandis que les Balkans deviennent le théâtre des affrontements de mouvements irrédentistes de tous bords.


Émerge l’idée selon laquelle le pays devra se replier sur l’Anatolie et l’Islam alors que les « Jeunes-Turcs » défendent au contraire le retour d’une homogénéité impériale durant la révolution de juillet 1908. Ils exigent l’application de la Constitution de 1876 et déposent Abdülhamid II. Et voilà que la Bosnie-Herzégovine, annexée par l’Autriche-Hongrie, s’affranchit elle aussi de la Sublime Porte…  Le successeur au trône, Mehmed V, frère des deux précédents sultans et du suivant, laisse la voie libre aux Jeunes-Turcs qui, une fois au pouvoir, deviennent nationalistes et dictatoriaux, instigateurs des terribles génocides arménien, assyrien et gréco-pontique.


L’héritage de Mehmed VI est donc celui d’un pays gangréné, « l'homme malade de l'Europe » comme l’a nommé le tsar Nicolas Ier en 1853. Mais c’est aussi celui d’un pays engagé dans les Balkans et dans une guerre mondiale du côté des Allemands – ennemis de son ennemi intime depuis des siècles, la Russie – et donc contre ses alliés de la guerre de Crimée ; la France et le Royaume-Uni.
La révolution Russe d’octobre 1917 dégage les armées tsaristes du Caucase, et l’empire ottoman en profite alors pour reconquérir les terres musulmanes d’Asie centrale. Istanbul, à la merci des forces de l’Entente, doit pourtant vite capituler… Le 30 octobre 1918, à Moudros, est conclue l’armistice dont découlera le Traité de Sèvres en août 1920 qui consacre le démembrement de l’empire ottoman au profit des Alliés.


En signant ce traité, Mehmed VI signe également sa chute. Considéré par beaucoup comme un traitre, il perd toute légitimité. Une révolte contre le pouvoir impérial s’organise à Ankara, en Anatolie centrale, autour de Mustafa Kemal, général qui s’était illustré à la bataille de Tobrouk. La résistance gagne du pays, et fort d’une armée puissante, Kemal parvient à vaincre les envahisseurs. Des contingents arméniens, français et italiens mais aussi grecs sont repoussés par le rebelle. Les Anglais acceptent de quitter le pays.


Les victoires kémalistes en septembre 1922 imposent leur leader comme le sauveur du pays. La grande assemblée nationale de Turquie abolit la monarchie et nomme unanimement Mustafa Kemal à la tête du gouvernement provisoire. L’empire ottoman est mort. Mehmed VI se réfugie à Malte, puis à La Mecque et en Italie, où il meurt le 16 mai 1926. Sa dépouille, interdite de séjour sur le territoire turc, sera transportée à Damas.


Mustafa Kemal dans une solide volonté de rompre avec le passé s’inspire du modèle français et met en place « une révolution à toute vapeur », sous fond de guerre d’indépendance. Un principe qui lui permet de peser auprès des puissances européennes et qui prévaut aujourd’hui encore.
Il sépare d’abord le pouvoir exécutif du Califat (pouvoir religieux qui revenait aux sultans) en le confiant à un cousin de l’empereur déchu, avant de l’abolir complètement. À la tête d’un état laïc, il favorise les échanges entre la Turquie musulmane et ses voisins à majorité chrétienne, tente de respecter et protéger chaque identité ethnique et religieuse présente sur son territoire, supprime les caractères arabes au profit de l’alphabet latin, donne aux femmes le droit de vote mais aussi celui de siéger à l’assemblée, abroge les harems, dispense les femmes du port du voile et les hommes du fez. Revalorisant l’agriculture, favorisant l’industrie, créant une économie de marché, il fait entrer la république Turque, proclamée en octobre 1923, dans une ère nouvelle et dynamique, imposant des mesures sans précédent dans un pays musulman.


« Atatürk », « le père de tous les Turcs », tel qu’on l’appelle, est considéré aujourd’hui encore comme  « le chef éternel », une sorte de « Meiji » turc qui a hissé son pays dans la civilisation moderne, octroyant à chacun sa liberté d’expression et de confession, selon ses propres mots : « Sachez bien que la République turque ne peut pas être le pays des cheiks, des derviches, des disciples, des adeptes. Le chemin le plus droit est celui de la civilisation ». Quant à la postérité du kémalisme, c’est à chacun d’en juger.


Nous souhaitons une excellente semaine à tous et une bonne fête aux Honoré, Pascal, Corinne, Éric, Yves, Bernardin, Constantin et Emile…


Albane de Maigret