Statue du Cid à Burgos

 « Un soir, dans la Sierra, passait Campeador.
Sur sa cuirasse d’or le soleil mirait l’or
Des derniers flamboiements d’une soirée ardente,
Et doublait du héros la splendeur flamboyante ! »
Jules Barbey d’Aurevilly, dans son poème Le Cid Campeador, du recueil Poussières (1854), fait une description éclatante du héros espagnol. Déjà glorifié en 1637 par Pierre Corneille dans sa non moins brillante pièce Le Cid, qui est réellement Rodrigue Diaz de Vivar ? 


De la réalité à la légende.


Fils du seigneur de Vivar, Rodrigue est né en 1043 près de Burgos, et combat pour le roi de Castille Ferdinand Ier le Grand, autant pour lutter contre les rivaux Chrétiens que pour repousser les Maures dans un pays envahi depuis trois siècles. A l’âge de quinze ans, quand meurt son père, il s’est déjà illustré sur les champs de bataille d’Al-Andalus avec son ami Don Sanche, le fils du Roi, et manie l’épée avec dextérité. Il est « jeune, il est vrai ; mais aux âmes bien nées,
La valeur n'attend point le nombre des années », Pierre Corneille, Le Cid.
Aux côtés de Sanche, l’hidalgo vient en aide au chef du taïfa de Saragosse, Ahmad Ier al-Muqtadir, et participe à sa victoire sur Ramire Ier d’Aragon.


Lorsque Sanche II monte sur le trône de Castille en 1065, Rodrigue devient son alferez, porte étendard. C’est à ce titre qu’au nom de Dieu et pour l’honneur de la Castille, il affronte dans un combat singulier Martin Garcés, l’homme fort réputé invincible de Sanche IV, roi de Navarre. Le jeune chevalier désarçonne son ennemi avant de lui trancher la tête. Ce nouveau fait d’armes vaut à Rodrigue Diaz de Vivar un surnom historique : les Espagnols le baptisent « Campeador », qui signifie « maître du champ de bataille ».


Le nouveau roi de Castille est ambitieux et désire prendre le León à son frère cadet Alphonse VI qui en a hérité. Grâce à la force désormais légendaire du Campeador, il parvient à écraser l’armée léonaise, forçant Alphonse à trouver refuge chez le roi musulman de Tolède. Sanche, désormais roi de Castille-et-León, brigue Zamora, possession de sa sœur Urraca. En 1072, il est assassiné devant la ville qu’il souhaitait assiéger. Ordre de son frère destitué ?


Alphonse VI reprend alors la double couronne de son frère défunt. Loin d’être ingrat – ou peut-être convaincu de l’intérêt de compter un guerrier si vigoureux parmi ses hommes –  Alphonse garde Rodrigue  à son service et lui offre la main de sa cousine, Chimène Diaz d’Oviedo.
Pourtant, Rodrigue s’avère sans scrupules, prend des initiatives sans consulter son suzerain, et exige que le Roi prête le serment de son innocence dans la mort de Sanche devant l’armée. Alphonse qui cherche à unifier son royaume et à œuvrer activement pour la Reconquista ne peut s’embarrasser d’un vassal aussi gênant ; aussi force-t-il le Campeador à l’exil en 1081. Orgueil du sujet ? Telle est la théorie défendue par Victor Hugo dans Le Cid exilé, La Légende des siècles, (1887) :
« Quand vous lui rapportez, vainqueur, quelque province,
Le roi trouve, et ceci de nous tous est compris,
Que jamais un vassal n'a salué son prince,
Cid, avec un respect plus semblable au mépris.
Votre bouche en parlant sourit avec tristesse ;
On sent que le roi peut avoir Burgos, Madrid,
Tuy, Badajoz, Léon, soit ; mais que Son Altesse
N'aura jamais le coin de la lèvre du Cid ».


Privé de ses terres et de la protection du Roi, Rodrigue propose son habile épée Tizona aux royaumes les plus offrants, chrétiens ou musulmans, peu lui importe. Il fait fortune auprès du roi Maure de Saragosse qui lui permet de conserver les terres acquises par ses trophées.  Dès lors, les arabes doublent son surnom espagnol de Campeador du qualificatif du « Cid », tiré du mot sidi qui signifie « seigneur ». Le fait qu’il parle l’arabe couramment est bien entendu un atout auprès des envahisseurs, et chacun y trouve son compte.
Le Cid est-il un traitre ? Dans une certaine mesure, oui. Mais dans le contexte de l’Espagne médiévale occupée, chaque seigneur, chaque petit roi cherche à tirer son épingle du jeu et à gagner un peu de territoire, sans vision d’unification et souvent sans se poser de choix cornélien. Ce n’est pas pour rien si la Reconquista a duré autant de siècles. En endossant l’habit du mercenaire, Rodrigue écrit donc la partie la plus sombre de son personnage : « À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire », Pierre Corneille, Le Cid.


En 1087, sa loyauté au roi reprend le dessus et il s’empare de Valence pour le compte d’Alphonse VI. Le Cid se proclame « protecteur » de la ville et agrandit son royaume des terres voisines, en tirant personnellement les bénéfices, au détriment du roi de Castille. L’alliance d’Alphonse et du comte de Barcelone pour faire tomber l’invulnérable insoumis échoue. En 1092, les Almoravides reprennent la cité chrétienne, mais le Campeador la soumet à nouveau l’année suivante, continuant de faire cavalier seul. Toujours invaincu, il s’éteint de sa belle mort le 10 janvier 1099, laissant à Chimène les rênes de Valence qu’elle parvient à conserver jusqu’en 1102.


L’aïeul de Blanche de Castille et Saint Louis repose aux côtés de sa bien-aimée Chimène en la cathédrale de Burgos*. Magnifié dans la plus ancienne chanson de geste de la littérature espagnole El Cantar de mio Cid, retranscrite par écrit en 1207, il incarne, malgré ses errements, la figure du plus grand héros de la Reconquista :
« Le temps assez souvent a rendu légitime
Ce qui semblait d'abord ne se pouvoir sans crime », op. cit.


Nous souhaitons une excellente semaine à tous et une bonne fête aux Guillaume, Paulin, Marguerite, Tatiana, Yvette, Hilaire, Nina, Rémi et Marcel…


Albane de Maigret


*On raconte que Dominique Vivant Denon aurait subtilisé quelques restes du héros.
Cf. Chronique du 04/01/2013 : Le fabuleux feuilleton de Vivant Denon