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Une leçon avec l'Abbé de L'Epée - huile sur toile d'après une esquisse de Frédéric Peyson, par Nachor Ginouvier, sourd-muet

Les dernières allocutions de notre président Emmanuel Macron pendant la crise du COVID ont permis à beaucoup de découvrir un système permettant l'accesibilité de son discours aux personnes sourdes et malentendantes, par le biais de la vélotypie. Un exercice un peu particulier, complexe même, réalisé par des virtuoses méconnus, les vélotypistes, qui tapent à l’aide d’un clavier particulier le discours en temps réel. Indispensables lors des conférences, congrès ou réunions publiques, ces spécialistes œuvrent pour s'assurer que les quelque 6 millions de personnes sourdes et malentendantes aient accès à l'information.




Pour compléter ce système, nous avons également pu voir une personne traduisant le discours en langue des signes, moyen indispensable d’inclusion des personnes sourdes dans la vie politique et publique.




Une occasion de revenir sur l'un des précurseurs de l'enseignement spécialisé dispensé aux sourds : nous voulons bien sûr parler de l’Abbé de l’Epée.




Charles-Michel de L'Epée naît le 24 novembre 1712 à Versailles. Son père, architecte des bâtiments de France, souhaite que son fils lui succède. Il choisit pourtant la carrière ecclésiastique.




Mais le sort lui réserve bien des surprises ! A la veille de son ordination, l'archevêque de Paris l’invite instamment à lui livrer son opinion sur le jansénisme ; Charles-Michel ne voulant prendre parti, il est privé d'ordination ! Il entre alors au barreau et dévient avocat, de grande réputation par ailleurs...




Mgr Bossuet, évêque de Troyes - le neveu du fameux - propose alors à Charles-Michel de le rejoindre dans son diocèse. Le jeune homme se fait ordonner prêtre à Troyes en 1736, puis revient à Paris en 1739. À la mort de Mgr Bossuet, l'abbé de L'Épée se lie d'amitié à un janséniste, et se trouvera ainsi de nouveau frappé d'interdit par l'archevêque de Paris d’alors, Mgr de Vintimille.




Possédant une fortune personnelle, l'abbé décide de consacrer son temps aux œuvres de charité.




Au début des années 1760, il découvre deux jumelles sourdes rue des Fossés-Saint-Victor, les sœurs communiquant entre elles par des signes




Maryse Bezagu-Deluy cite dans sa biographie l’abbé de L’Epée lui-même à propos de cette rencontre qui va changer sa vie : « Pour moi, voici de quelle manière je suis devenu instituteur des sourds et muets, ne sachant point alors qu’il n’y en eût jamais eu d’autres avant moi. Le Père Vanin, très respectable prêtre de la Doctrine chrétienne, avait commencé par les moyens des estampes (ressource en elle-même très faible et très incertaine) l’instruction de deux sœurs jumelles sourdes et muettes de naissance. Le charitable ministre étant mort, ces deux pauvres jeunes filles se trouvèrent sans aucun secours, personne n’ayant voulu pendant un temps assez long entreprendre de continuer ou de recommencer cet ouvrage. Croyant donc que ces deux enfants vivraient et mourraient dans l’ignorance de leur religion, si je n’essayais pas de quelque moyen de la leur apprendre, je fus touché de compassion pour elles, et je dis qu’on pouvait me les amener, que j’y ferais tout mon possible... »




Remarquant que les personnes sourdes communiquent entre eux par signes, l'abbé de L'Épée met en place à partir de ce moment une recherche sur une langue des signes « méthodique », afin de lier ces signes avec le français écrit, mais l’enseignement de cette langue est un échec car se calquant sur un système que les personnes sourdes ne maîtrisent pas. En effet, la langue des signes « naturelle » ne se structure pas comme notre langue française orale ou écrite. C’est une langue visuelle qui ne se structure pas avec des mots mais selon l’ordre de la pensée : la grammaire se construit selon un ordre objet-sujet-verbe.L’action s’énonce à la fin de la séquence.




L’Abbe de l’Epée n’a donc pas « inventé » la langue des signes comme on le croit parfois mais le regroupement des élèves sourds dans son institution et leur besoin de communiquer entre eux favorisent et perfectionnent la langue naturelle des sourds, qui deviendra plus tard la LSF (Langue française des Signes). Il faudra attendre les années 1830 pour voir apparaître une langue des signes authentique grâce à Roch-Ambroise Bébian, filleul de l’abbé Sicard – successeur de l’Abbé de l’Epée.




Mais il a accordé une validité à la parole gestuelle et non plus seulement vocale. Il ne centre plus l’enseignement aux sourds sur l’apprentissage de la parole, comme on le faisait auparavant, en essayant de faire oraliser les personnes sourdes avec un précepteur. Il leur redonne du même coup leur identité culturelle propre.




Et surtout, il met l'instruction à la portée des enfants dont les parents n'ont pas les moyens de s'offrir les services d'un précepteur. En effet, après l’accueil des jumelles, sa maison – au 14 rue des Moulins à Paris, non loin de l’actuelle avenue de l’Opéra - se transforme en école ouverte à tous les sourds où il accueille jusqu’à 60 élèves. Au fil du temps, l'abbé de L'Épée aura 19 disciples qui fonderont plus tard 17 écoles pour les sourds.




Son école est connue et reconnue : en 1777, l’empereur d’Autriche Joseph II envisage de créer à Vienne une école semblable à celle de la rue des Moulins. Il envoie donc l’abbé Stork se former auprès de l’Abbé de L’Epée.  En 1780, l'ambassadeur de Russie vient féliciter l'abbé. On se souvient également du film « Ridicule » de Patrice Leconte où l’on voit l’Abbé de l’Epée rendre visite à la cour de Louis XVI.




Le 23 décembre 1789, il meurt à l'âge de 77 ans. Il est enterré dans l'Église Saint-Roch, dans le caveau de la chapelle Saint-Nicolas qui a appartenu aux La Roche, famille de sa belle-sœur. Vous pouvez aujourd'hui y voir un impressionnant cénotaphe, érigé en 1840.




En 1791, deux ans après sa mort, l'Assemblée nationale décrète que son nom sera inscrit comme bienfaiteur de l'humanité et que les sourds bénéficieront des Droits de l'homme, à l’égal de tous les citoyens. Elle transfère l'école des sourds-muets de son domicile à un ancien séminaire rue Saint Jacques où elle se trouve toujours, sous le nom d'Institution Nationale des Sourds-Muets, qui assure un enseignement en LSF. Il s'agit d’un des quatre Instituts nationaux pour jeunes sourds, situé rue Saint-Jacques à Paris, les autres étant à Metz, Chambéry et Bordeaux.


Si vous souhaitez approfondir un peu, découvrez le numéro du très intéressant magazine Art'Pi, magazine artistique sur les sourds et la langue des signes, consacré au tricentenaire de la naissance de l'Abbé de l'Epée : https://www.yumpu.com/fr/document/read/17202969/de-labbe-de-lepee-artpi