Statue de Nominoë de Rafic Tullou (1952) à Bain sur Oust

Chers amis, 


Lorsque Charlemagne meurt en 814, son fils Louis, qu’il avait fait roi d’Aquitaine, hérite seul de l’Empire en tant qu’unique garçon survivant. Celui que l’on appelle « le Pieux » doit rapidement faire face aux rebellions récurrentes des différents comtés de l’état tributaire de Bretagne. Passé sous la domination carolingienne en 799, le peuple Breton joue les mauvais élèves et se révolte régulièrement contre son suzerain Franc. Afin de le contenir, Louis Ier décide de nommer à sa tête l’un des siens ; une sorte de pacte pacifique qui assurerait la soumission de la péninsule armoricaine à l’Empire, tout en flattant son chauvinisme. L’Empereur jette son dévolu sur Nominoë, comte de Vannes, issu – si l’on en croit la Vita de Judicaël (VIIe siècle) rédigée par le moine Ingomar au XIe siècle – de la lignée du roi-saint Judicaël. Un choix judicieux.


En mai 831, Nominoë prête solennellement serment à Louis qui le nomme « missus imperatoris » (envoyé de l’Empereur) et « dux in Brittania » (duc de Bretagne). Fidèle à sa promesse, Nominoë s’avère un vassal loyal et unificateur. Il parvient à modérer les velléités indépendantistes de ses administrés prouvant que la paix est davantage profitable à leur cause que les querelles incessantes qui ont animé les dernières décennies. Prôneur de patience, il réprime les débordements et réussit à asseoir une autorité légitimée, et pas seulement de principe.


Afin de renforcer son pouvoir il favorise l’implantation à Redon d’une abbaye que saint Conwoïon désireux de « prier pour toute la Bretagne » avait demandée. L’apaisement retrouvé, le chef Breton pousse pacifiquement  et discrètement ses sujets vers l’Est alors que Louis est aux prises avec ses trois fils ligués contre lui…


Il nous faut remonter quelques années en arrière.
Si Charlemagne avait été préservé des supplices de sa succession, il n’en va pas de même pour Louis Ier, père de trois garçons : Lothaire, Pépin et Louis. En 817, il rédige l’Ordinatio Imperii qui nomme son fils aîné Lothaire héritier de l’Empire carolingien, et octroie à ses cadets des territoires subordonnés ; l’Aquitaine à Pépin et la Bavière à Louis le Germanique. Ces dispositions déplaisent à son neveu Bernard, roi d’Italie, qui meurt des suites d’un emprisonnement musclé, sur ordre de son oncle… Rongé par le remords, Louis, également surnommé le Débonnaire, fait des excuses publiques en 822.
L’année suivante, Judith de Bavière, sa seconde femme donne naissance à un petit Charles. L’arrivée de ce quatrième garçon vient perturber l’ordre établi en 817. Lothaire refuse de considérer les droits de ce demi-frère – futur Charles le Chauve, et s’oppose à Pépin, Louis et Judith. En 829, lorsque Louis décide de donner à son dernier né l’Alsace, la Rhétie et la Bourgogne, les trois frères se coalisent contre l’autorité paternelle.


Sans développer davantage, les alliances renversées, l’emprisonnement de l’Empereur, sa libération, la pression de l’Impératrice fragilisent le pouvoir Franc.
Comme attendu, indivision oblige, l’Empire est disloqué à la mort de Louis le Pieux en 840. Pépin est mort deux ans plus tôt et les trois petits-fils de Charlemagne se déchirent. Une nouvelle carte de l’Empire Franc se dessine après la signature du traité de Verdun en 843, qui détruit l’idée d’entité impériale créée par Charlemagne et amorce le destin d’une future Europe. Tous ces événements offrent quelques latitudes à nos Bretons qui eux se forgent une réelle identité sous l’influence de leur gouverneur.


Détaché de ses obligations envers l’Empereur qui n’est plus, le duc de Bretagne refuse de prêter serment à Charles le Chauve, roi de la Francie occidentale. Nominoë est face à un adversaire affaibli et divisé alors que lui, sur ses terres, jouit du prestige que son excellente administration lui a conféré. Sa patience a payé et l’heure bretonne a enfin sonné.


Pendant que les trois héritiers se disputent les territoires de leurs pères, Nominoë, aidé de Lambert II de Nantes, prend le pays Nantais en 843, Rennes et Angers l’année suivante, étendant ainsi considérablement son royaume. Charles le Chauve accourt avec ses hommes. L’affrontement a lieu à Ballon, non loin de Redon le 22 novembre de l’an de grâce 845. Le triomphe de Nominoë grave la première date de l’histoire de la Bretagne et fait de lui un héros régional. Charles le Chauve, bien contraint d’admettre la supériorité et l’autorité incontestée de son vassal, lui accorde l’indépendance en échange de la reconnaissance de sa suzeraineté.


Les conquêtes de celui que les historiens nommeront « tad ar vro », « père de la patrie », tracent à quelques traits près le contour actuel de la Bretagne. Fin stratège, remarquable gouverneur et excellent soldat, le maître de l’Armorique tombe au cours d’une bataille près de Vendôme, le 7 mars 851. La Bretagne de Nominoë, malgré quelques perturbations passagères, conservera son indépendance jusqu’à son rattachement au royaume de France en 1532.
Son fils Erispoë est sacré roi de Bretagne et continue l’œuvre de son père saluée par Théodore Hersart de La Villemarqué, dans le chant Le Tribut de Nominoë du Barzaz Breiz, chants populaires de la Bretagne (1839). S’il décrit le héros breton comme « le plus grand roi que la Bretagne ait eu », George Sand quant à elle commente le récit du philologue dans ces termes : « Le Tribut de Nominoë est un poème de 140 vers, plus grand que L’Iliade, plus beau, plus parfait qu’aucun chef-d’œuvre sorti de l’esprit humain »…
Un hommage sans pareil à l’auteur, mais on veut le croire aussi, à l’homme qui l’a inspiré.


Nous souhaitons une agréable semaine à tous et une bonne fête aux Cécile, Clément, Flora, Catherine, Innocent, Delphine et Séverin…


Albane de Maigret