Chers amis,


 « Le chanoine Kir, ancien doyen de l’Assemblée nationale, maire de Dijon, est mort » annonce  Le Parisien libéré le 26 avril 1968. La nouvelle de la disparition de Félix Kir, la veille, à l’âge de quatre-vingt-douze ans, fait la une de la presse comme c’est l’usage lorsqu’un homme politique trépasse. Mais celui-là a un profil bien différent de ses homologues et son parcours est aussi pittoresque qu’inénarrable. Siéger au palais Bourbon en soutane suffit déjà à créer la singularité du personnage et défrayer la chronique.


Félix est un fils de cheminot converti en perruquier qui choisit de prendre la tonsure. Il entre au petit séminaire de Plombières-les-Dijon en 1891 et est ordonné prêtre dix ans plus tard. Vicaire, puis curé de différentes paroisses de Côte-d’Or, il est mobilisé pendant la Grande guerre au service de santé. L’évêque de Dijon ayant probablement senti en lui un don particulier pour la communication, le nomme à la direction des œuvres diocésaines et des œuvres de presse en 1928, puis chanoine honoraire.


En 1939, le deuxième conflit mondial qui se profilait à l’horizon se concrétise ; une drôle de guerre commence. Le 10 mai 1940, l’Allemagne déclenche la bataille de France et provoque un véritable raz-de-marée dans le Nord du pays. Dijon est dans la ligne de mire ; les troupes de la Wehrmacht entrent dans la ville le 17 juin et en prennent le contrôle sous la direction du Kommandeur Willy Hülf. Robert Jardillier, son maire, a fui avant même l’arrivée des occupants. Il faut des hommes à la tête de la cité des Ducs et le chanoine Kir est choisi comme membre de la délégation municipale.


Cinq jours plus tard, la délégation du maréchal Pétain, en la personne du général Huntziger, signe l’armistice à Rethondes dans le même wagon et à l’endroit précis où avait été signé l’armistice de la guerre de 14-18 – caprice d’un Hitler revanchard. Cette capitulation n’est pas du goût de tout le monde ; pas plus du général de Gaulle basé à Londres, que du chanoine Kir dont la ville est déjà le triste théâtre de perquisitions et arrestations. Alors que le front est bien éloigné de la capitale bourguignonne, Dijon est utilisée comme lieu de transit des prisonniers de guerre dans l’attente d’un transfert vers l’Allemagne. Le camp de Longvic-les-Dijon accueille plus de trente-cinq-mille détenus de métropole et d’Afrique dans un campement prévu pour trois-mille. La dysenterie est la plus fidèle compagne de ces hommes parqués comme du bétail dans le sinistre Frontstalag 155.


Le chanoine Kir n’est pas homme à accepter une telle barbarie aux portes de sa ville. Il entre en résistance avant même que les réseaux ne s’organisent et fait libérer cinq-mille hommes du camp. Cette action lui vaut d’être arrêté par la Gestapo, relâché deux mois plus tard mais relevé de ses fonctions municipales.
Résistant de la première heure, capable de s’opposer à l’ennemi, Kir est vu comme le nouvel homme fort de Dijon par les patriotes. Les collaborateurs en revanche voient d’un très mauvais œil ce religieux en soutane qui se mêle de politique et entrave les décisions de Vichy.


Investi dans différentes actions clandestines au service de ses administrés, il fait l’objet de plusieurs arrestations et même d’une tentative d’attentat à son domicile. Le chanoine racontera plus tard qu’il aurait même été condamné à mort. Blessé par plusieurs balles, il échappe à la Milice en quittant Dijon qu’il retrouve le 11 septembre 1944, jour de sa libération.


En mai 1945, Félix Kir élu maire de la capitale du duché de Bourgogne endosse l’écharpe tricolore qu’il ne rendra qu’avec son dernier soupir, vingt-trois ans plus tard. Également élu conseiller général de Côte-d’Or et député à l’Assemblée nationale, il préside dans l’hémicycle les années où il en est le doyen avec sa soutane noire qui jamais ne le quitte, même lorsqu’il se coiffe d’un képi pour assurer la circulation devant l’hôtel de ville.


Actif pour sa ville dans laquelle il réalise un lac artificiel pour réguler les crues de l’Ouche et crée de nombreux jumelages avec des villes européennes, Monsieur le chanoine-maire n’a pas la langue dans sa poche. À un député communiste qui se moque de son Dieu en lequel il croit sans jamais l’avoir vu, il rétorque avec sa gaillardise légendaire : « Et mon cul, tu l'as pas vu, et pourtant il existe ». Un autre jour sur les bancs de l’Assemblée, il riposte à une accusation avec cette réplique non moins mordante : « Mes chers confrères, on m’accuse de retourner ma veste et pourtant, voyez, elle est noire des deux côtés ».


Bon vivant devant l’Éternel et bourguignon qui plus est, le curé charismatique aime le bon vin. Devant l’Assemblée et avant de se rendre à un déjeuner, un journaliste lui demande pourquoi une bouteille dépasse de sa robe. Et le chanoine de répondre : « J’ignore ce qu’on va me servir, alors j’ai emporté du Montrachet ».


Félix Kir avec son sens rabelaisien de la conversation et du partage fait la promotion d’un apéritif de sa région, le blanc-cassis ou « rince-cochon », tant au Palais Bourbon que pendant les réceptions dijonnaises officielles. Très vite la maison Lejay-Lagoute, créatrice de la crème de cassis que l’on mélange avec du Bourgogne aligoté, adopte le nom de « Kir » pour nommer le fameux cocktail, non sans l’autorisation solennelle de l’ecclésiastique : « Je déclare donner en exclusivité à la maison Lejay-Lagoute le droit d’utiliser mon nom pour une réclame de cassis dans la forme qui lui plaît, et notamment pour désigner un vin blanc cassis ». Ses concurrents se permettent de s’approprier l’appellation, avec l’accord de Félix, jusqu’en 1992 où un arrêt de la Cour de cassation ne donne l’exclusivité de la marque à la famille Damidot. Le nom du chanoine entre dans le dictionnaire français ainsi qu’en témoigne cette citation parue dans le magazine La Maison de Marie-Claire, en février 1967 : « Le seul cocktail fort à la mode acceptable avec du vin est le kir ».


Le chanoine Kir est un homme à la personnalité déroutante et parfois contradictoire, source de controverses. Lorsque Nikita Khrouchtchev s’annonce à Dijon en mai 1960, le maire se réjouit et regarde avec joie les cafés dijonnais inventer pour l’occasion un nouveau cocktail baptisé le « Double k », un kir agrémenté de vodka.  L’entrevue n’a pourtant pas lieu suite au veto épiscopal qui interdit au prêtre de se rapprocher du premier secrétaire du parti communiste russe, responsable de persécutions catholiques. Les deux hommes se rencontrent malgré tout quelques jours plus tard à Paris, et Kir justifie son amitié pour Khrouchtchev par le rôle de libérateur du joug allemand que les Russes ont joué durant la guerre.


Conservateur et non-conformiste à la fois, mêlant l’âme d’un curé de campagne à celle d’un politique ambitieux, aussi débonnaire et jovial que ferme et autoritaire, génie de la communication aimant amuser et frapper les esprits, le chanoine-député-maire Kir n’a pas davantage renoncé à son « blanc-casse » qu’à sa chaire religieuse, ou à son fauteuil municipal. Pour le meilleur et pour le Kir, sans doute est-ce pour cela  que certains aimaient à l’appeler le « clown de la politique ». Les voies du Seigneur sont bel et bien impénétrables…


Nous souhaitons une agréable semaine à tous et une bonne fête aux Marc, Alida, Zita, Pierre-Marie, Catherine, Robert, Jérémie et Joseph…


Albane de Maigret