Chers amis,


Le 29 novembre 1907, le roi Edouard VII remet pour la première fois la médaille de l’ordre du Mérite qu’il a créé cinq ans plus tôt à une femme. Cette femme précédemment honorée de la Royal Red Cross en 1883 par la reine Victoria, a déjà une vie longue de quatre-vingt-sept ans. Et quelle vie…


Le couple Nightingale, issu de la haute société anglaise, s’offre un très long voyage de noces en Italie. Ils donnent naissance à une petite Parthénope à Naples en 1819, et l’année suivante à une petite Florence à Florence. De retour en Angleterre William Nightingale, ancien élève de Cambridge, supervise lui-même l’instruction de ses filles avec un sérieux sans pareil ; latin, grec, mathématiques, philosophie, histoire, langues, musique… aucune discipline n’est négligée.
En plus d’une érudition hors norme, les idées libérales et réformatrices de la famille sont inculquées aux jeunes anglaises. William milite pour l’amélioration de l’éducation des femmes et la modernisation de la société, tandis que leur grand-père maternel, longtemps membre du parlement, défendait la liberté religieuse et l’abolition de l’esclavage. Si Parthénope se révèle extrêmement douée pour la couture et la peinture, Florence excelle dans les matières plus intellectuelles. Elle réalise très jeune qu’une vocation de mère de famille est difficilement compatible avec le profond désir d’agir qui l’anime.


A dix-sept ans, Florence vit une « expérience mystique », selon les termes notés dans son journal intime, une sorte d’appel de Dieu à une vocation particulière dont elle ignore encore la substance. En revanche, elle est désormais persuadée qu’un beau mariage et la vie mondaine qui l’accompagne ne sont pas pour elle. La déception de ses parents, bien conscients d’avoir une fille hors du commun capable de briller en société, n’y change rien.
La famine de Londres de 1840 et la misère grandissante précisent son projet. Elle désire mettre ses connaissances au profit des plus démunis et écrit dans son journal : « La première chose à laquelle je me souviens avoir songé — et la dernière — ce fut le travail d'infirmière ou, à défaut, l'éducation, mais plutôt celle des délinquants que celle des jeunes. Or, je n'étais pas moi-même formée à ces fins ».


Sa requête d’entrer au Salisbury Infirmary lui vaut un refus net de ses parents : « c’était comme si j’avais voulu être fille de cuisine », commente-t-elle. Il faut dire qu’à cette époque, le métier d’infirmière a mauvaise presse et  une jeune femme du rang des Nightingale ne peut être associée à ces femmes de mauvaise vie. Le docteur américain Samuel Gridley Howe, fondateur des premières écoles pour aveugles aux États-Unis, l’encourage à persévérer malgré les objections parentales.
La révélation a lieu en juillet 1850, près de Düsseldorf en Allemagne, au retour d’un voyage en Egypte et en Grèce. Impressionnée par la tenue de l’hôpital du pasteur Theodor Fliedner et de sa femme, par les pratiques et le dévouement des diaconesses qui y sont formées, elle passe outre l’avis familial et retourne à Kaiserswerth suivre une formation.


Elle y trouve la solution à la question qu’elle ne cesse de soulever ; offrir aux femmes la mise en pratique des théories qu’on leur enseigne, et rédige à son retour un ouvrage décrivant les méthodes d’enseignement et de soins exercés à Kaiserswerth, ainsi que sa vision idéaliste du travail pour les femmes, basé sur l’expérience.
Florence poursuit son apprentissage dans différents hôpitaux européens et son analyse sur le système de soins. L’hôpital Lariboisière la marque spécialement avec ses salles aérées, spacieuses et lumineuses qui selon elle favorisent l’évaporation des effluves délétères et réduit les risques d’émancipation des infections... Ce qu’atteste d’ailleurs un taux de mortalité plus faible dans le fameux hôpital parisien que dans les espaces clos et sales qu’elle a pu visiter, où les miasmes se propagent à foison.


Depuis ce constat, Florence Nightingale fait de l’hygiène son cheval de bataille et s’applique à le faire respecter à l’Establishment for Gentlewomen de Londres où elle est engagée comme Lady Superintendant. Elle s’avère une gestionnaire de premier ordre, mettant l’intérêt des malades avant celui du personnel soignant. En 1854 la guerre de Crimée éclate et la jeune infirmière est envoyée par le secrétaire d’Etat à la guerre, Sidney Herbert, comme responsable des infirmières au Barrack hospital de Scutari, sur la rive asiatique de Constantinople. Première femme à obtenir un poste officiel dans l’armée, elle révolutionne l’accueil des blessés, adoucit leurs conditions de vie à l’hôpital, noue des relations plus humaines avec les médecins et n’hésite pas à solliciter Herbert sur des améliorations indispensables, dont beaucoup figurent depuis dans le règlement.
C’est au cours de cette mission que Florence fonde sa légende. Outre ses talents organisationnels, c’est l’image de bienveillance et d’abnégation qui demeure dans les mémoires, à l’heure où le sort des blessés de guerre était secondaire. Sa présence au chevet de chaque malade, le temps pris pour écrire sous leur dictée des lettres à leurs proches, la création de salles de lecture et les six longs kilomètres de l’hôpital parcourus nuit et jour pour réconforter au mieux chaque pensionnaire lui valent le surnom de « dame à la lampe ».


La lumière qu’elle dégage est telle que la reine Victoria salue son action tandis que le peuple anglais crée le Fonds Nightingale pour aider l’héroïne à financer l’application de ses méthodes et la réforme des hôpitaux britanniques, à son retour en Angleterre. Mais les feux de la rampe ne conviennent pas à cette femme qui préfère œuvrer dans l’ombre. Sous son impulsion, la Commission royale pour la santé de l’Armée, dirigée par Sidney Herbert, est établie en 1857. Bien qu’ayant contracté la brucellose en Turquie et devant rester très souvent alitée, Florence élabore un rapport de plus de mille pages sur la formation des médecins militaires, des officiers, mais aussi des simples soldats. Forte de son expérience sur le terrain, elle avance des idées et des théories parfois révolutionnaires qu’approuvent les docteurs les plus expérimentés. Elle s’attelle également à l’étude des statistiques comparatives des hôpitaux et celles de l’Armée qui en font la première femme à intégrer la Société statistique de Londres.


Ce n’est qu’en 1860 qu’elle utilise les fonds récoltés par ses concitoyens, en reconnaissance de son action en Crimée, pour fonder la Nightingale School and Home for Nurses at Saint Thomas' Hospital, une école d’infirmières qui deviendra le modèle du genre. Florence donne ses lettres de noblesse à un métier jusqu’alors impopulaire et dont certains estimaient que des qualifications de femmes de chambre suffisaient à l’exercer. Les infirmières de la Nightingale School, une fois formées selon les théories rédigées dans Notes on Nursing, émigrent vers le Canada, l’Australie, l’Inde, les Etats-Unis ou la Suède pour ouvrir à leur tour des établissements ayant pour emblème la lampe de Florence.


Le 12 mai, date anniversaire de cette femme de poids et de courage dont la lampe n’a jamais faibli, a été choisi comme Journée internationale des infirmières, mais également de la fibromyalgie dont elle souffrait. La médaille Florence Nightingale est décernée depuis 1907 aux infirmiers ou infirmières qui font preuve d’un courage et d’un dévouement envers les victimes de conflits armés ou de catastrophes.


Le 31 décembre 1879, Benjamin Jowett, directeur du Balliol College de l’Université d’Oxford et grand ami de Florence Nightingale écrit ce qui pourrait résumer son œuvre et lui servir d’épitaphe : « Vous avez suscité un grand élan romantique il y a vingt-trois ans lorsque vous êtes revenue de Crimée… et aujourd’hui vous continuez à travailler en silence sans que personne ne sache combien de vies vos infirmières sauvent dans les hôpitaux ; combien de milliers de soldats sont aujourd’hui vivants grâce à votre prévoyance et à votre diligence ; combien d’Indiens de cette génération et des générations à venir ont été préservés de la famine et de l’oppression, et soulagés du fardeau de leurs dettes grâce à l’énergie d’une femme malade qui peut à peine quitter son lit. Le monde ne sait rien de cela ou n’y pense pas. Mais je le sais et j’y pense souvent ».


Nous souhaitons une excellente semaine à tous et une bonne fête aux Saturnin, André, Eloi, Florence, Viviane, Xavier, Barbara et Gérald…


Albane de Maigret