Marie Caroline de Bourbon-Sicile, duchesse de Berry par Thomas Lawrence (1825)

Chers amis,


Marie-Caroline Ferdinande Louise de Bourbon-Siciles voit le jour au palais de Caserte, près de Naples, en 1798. La petite princesse n’a que quelques mois lorsque sa famille est contrainte de se réfugier à Palerme, après l’invasion française menée par le général Championnet qui proclame l’éphémère République parthénopéenne.
Sous la protection britannique de l’amiral Horatio Nelson, Marie-Caroline fait ses premiers pas en Sicile. Oubliant Palerme, l’équipage royal rejoint ses pénates napolitaines le 31 janvier 1801. Cependant, les guerres napoléoniennes menant à la prise du royaume de Naples par le général d’Empire André Masséna en 1806, obligent à nouveau la famille à quitter la terre du Vésuve pour celle de l’Etna.


Enfant déjà, celle qui mêle le sang des Habsbourg à celui des Bourbons, mène une vie de fugitive enjouée, intrépide, curieuse et affranchie de certains codes liés à son rang. Élue par Louis XVIII pour épouser son neveu, Charles-Ferdinand d’Artois, duc de Berry, second fils du futur Charles X, c’est avec un enthousiasme non dissimulé qu’elle débarque à Marseille en 1816. Après une traversée du pays suivie par une foule en liesse, Marie-Caroline rencontre pour la première fois son fiancé à Fontainebleau, en présence de Louis XVIII. La jeune fille s’élance sur le tapis rouge et se jette aux pieds du Roi, entorse au protocole qui séduit son futur mari et lui fait dire : « Je sens que je l’aimerai ».


Les vingt ans d’âge qui les séparent n’entachent pas la bonne entente des jeunes mariés qui s’installent au palais de l’Élysée, spécialement réaménagé pour eux. Fondée sur une idylle épistolaire enflammée avant même de s’être vus, la relation entre Charles-Ferdinand et Marie-Caroline est tendre et ardente.


Férue d’art, la duchesse consacre ces premières années parisiennes à encourager les hommes de lettres, peintres, musiciens et commence une collection de manuscrits et volumes imprimés. Avec plus de huit-mille pièces, la bibliothèque du château de Rosny deviendra l’une des plus spectaculaires de l’époque.


Le duc de Berry est entraîné par la délicieuse impertinence de sa femme qui se moque autant du qu’en dira-t-on que de l’étiquette. Ainsi peut-on apercevoir le couple princier monter dans un carrosse collectif, flâner sur les grands boulevards, ou encore faire eux-mêmes leurs emplettes dans une boutique…


Le 14 février 1820, un coup de poignard fatal porté au prince, à la sortie de l’opéra, sonne le glas de cette vie de rêve. Louis-Pierre Louvel, bonapartiste fanatique, espérait par ce geste supprimer un prétendant au trône de la branche aînée des Bourbons, alors père d’une fille unique. Acte inutile contre la Restauration, puisque le 20 septembre suivant, Marie-Caroline met au monde un héritier posthume, Henri d’Artois, duc de Bordeaux et comte de Chambord. « L’enfant du miracle », comme le prénomme Alphonse de Lamartine dans son poème Ode sur la naissance du Duc de Bordeaux :


« Il est né l'enfant du miracle !
Héritier du sang d'un martyr,
Il est né d'un tardif oracle,
Il est né d'un dernier soupir !
Aux accents du bronze qui tonne
La France s'éveille et s'étonne
Du fruit que la mort a porté !
Jeux du sort ! Merveilles divines !
Ainsi fleurit sur des ruines
Un lis que l'orage a planté ».


La jeune et jolie veuve s’installe alors aux Tuileries où elle s’adonne à ses passions et joue de son influence. Mécène de nombreux artistes, elle parraine le théâtre du Gymnase rebaptisé « Théâtre de Madame ». Passionnée de mode, elle soutient des manufactures et encourage l’économie. Aventurière dans l’âme, elle devient l’ambassadrice des bains de mer*. Surnommée « la bonne duchesse », elle force l’admiration de François-Adrien Boieldieu qui lui dédie son opéra La Dame Blanche en 1825, de François-René de Chateaubriand qui pressent déjà son courage, ou encore d’Alexandre Dumas qui la perçoit comme l’héroïne d’un futur roman…


Juillet 1830 arrive et avec lui les Trois Glorieuses. Les sanglantes barricades mettent Paris à feu et à sang, et poussent Charles X et sa Cour à s’exiler en Angleterre. Dès lors, Marie-Caroline n’a qu’une idée en tête : faire valoir la légitimité de son fils au trône de France, pour remplacer Louis-Philippe d’Orléans, lieutenant-général de France hâtivement nommé roi des Français et auteur de l’expulsion des Bourbons. Elle se rêve régente d’un futur Henri V.


La duchesse participe donc activement à un programme de restauration des Bourbons, ainsi défini par Ferdinand de Bertier de Sauvigny : « Les idées les plus larges, les plus libérales, les plus favorables au peuple et en même temps les plus conformes à la gloire et à la grandeur de la France en faisaient la base ».


En 1832, après un séjour en Italie, Marie-Caroline arrive secrètement en France : « les moustaches me poussent », dit-elle en arborant son habit d’homme et son pseudonyme de « petit Pierre ». Elle entame une cavale depuis Marseille en passant par Bordeaux avec pour objectif de rallier la Vendée à sa cause. L’épopée vendéenne ne réussit certes pas, mais Chateaubriand saluera le courage de celle qu’il admire tant dans Mémoire sur la captivité de Mme la duchesse de Berry (1833) : « Précipitée des délices de la vie dans un abîme d’infortune [elle] a bivouaqué [...] dans les bois, dans les marais [...] combattu la nuit [...] traversé les rivières à la nage, bravé les balles de l’ennemi, les pièges des espions ». Il conclut par cette phrase célèbre, « Madame, votre fils est mon roi », devenue la devise des royalistes.


La fugitive putschiste se trouve près de Nantes lorsqu’elle est trahie puis traquée par la gendarmerie d’Adolphe Thiers, après une nuit cachée derrière une plaque de cheminée. Sur ordre de Louis-Philippe, la belle insoumise est emprisonnée à la citadelle de Blaye sous la surveillance du général Bugeaud. En mai 1833, à la stupéfaction générale, celle qui a toujours bousculé les convenances y accouche d’une petite fille. « Mais qui est le père ? », s’indigne-t-on. « Après l’enfant du miracle, voici l’enfant de la honte… ». Marie-Caroline annonce s’être mariée secrètement en Italie à Hector Lucchesi-Palli, duc della Grazia. La paternité de ce noble italien ne semble pourtant pas convaincre l’esprit collectif et chacun y va de son pronostic. Quant au roi des Français, cette intrigue est pour lui du pain béni, transformant une présumée régente en aventurière…


La captive, malgré la cruauté de sa condition, conserve sa détermination et sa dignité comme l’exprime un extrait d’une lettre à sa sœur et son fils : « Vous savez comment un homme qui me devait plus que la vie a trafiqué de ma liberté. Ah ! Sans doute, celui qui vend son souverain est infâme ; mais que penser de celui qui l'achète ? Je dois éloigner ces pensées de rancune, et me souvenir que Ferdinand, à son lit de mort, demandait grâce pour l'homme. Une conscience sans reproche, une soumission aux décrets de la Providence, une espérance vive, et qui vit dans mon cœur comme un feu qu'on ne peut éteindre, un souvenir du courage que vous, ma sœur, avez montré dans la tour du Temple, le sang de Marie-Thérèse qui coule dans mes veines comme dans les vôtres, tout cela fait que je ne suis point abattue, et que je dors sur mon lit de prison aussi bien que nos parents peuvent dormir aux Tuileries. [...] Aimez aussi, et avant tout, cette chère France, où j'aime mieux souffrir que d'être heureuse ailleurs. [...] Soyez donc forts contre l'adversité et croyez que, Dieu aidant, je vous donnerai toujours l'exemple de la résignation, de la force et de l'espérance ».


Après quelques mois d’enfermement, la duchesse de Berry est expulsée en Sicile où la famille royale en exil lui retire l’autorité sur son pauvre fils. Après la naissance de quatre nouveaux enfants de son nouveau mari, elle vit en bonne mère de famille entre Palerme et l’Autriche. Elle s’éteint dans sa propriété autrichienne de Brunnsee en 1870, à l’âge de soixante-douze ans, aveugle et endettée de six millions subtilisés par son dernier mari.


Icône de la Restauration, autant attachée aux traditions que d’une modernité sans pareille, cette amazone généreuse, audacieuse et cultivée a tout de l’héroïne romantique. Sa vie additionnant exil, assassinat, révolution, conspiration, trahison, traque, captivité, mariage secret, est l’épopée d’une femme avant tout libre et passionnée.


Nous souhaitons une agréable semaine à tous et une bonne fête aux Marcel, Félicité, Perpétue, Théophane, Blaise, Bérénice, Véronique, Agathe et Gaston…


Albane de Maigret


*Cf. chronique du 03/07/2009 : Histoire des bains de mer