La basilique Sainte Sophie - photo de Philz

Istanbul, Constantinople, tant de poètes l’ont aimée, racontée… tels Pierre Loti, littéralement tombé amoureux de sa « Stamboul »,  ou avant encore toute une bande de romantiques attirés par le courant orientaliste, ayant soif d’exotisme, de soleil et de dépaysement, comme Flaubert, Chateaubriand, Lamartine ou Nerval qui dira dans son « Voyage en Orient » : « Ville étrange que Constantinople ! Splendeur et misères, larmes et joies ; l'arbitraire plus qu'ailleurs, et aussi plus de liberté »
Et dans ce paysage, la silhouette majestueuse et reconnaissable entre toutes de la basilique Sainte Sophie, dont on fête la dédicace le 25 décembre... 

Surnommée parfois la « Grande Eglise », la basilique est dédiée au Christ « Sagesse de Dieu » (en grec Hagia Sophia). Elle est originellement voulue par l’empereur Constantin après sa conversion au christianisme, et érigée – probablement sur les ruines d’un ancien temple grec - sur la colline surplombant la mer de Marmara. Ce premier édifice en bois, est consacré le 15 février 360.
Incendié lors d’une émeute en 404, l’église est reconstruite en 415 par Théodose II avec un plan basilical. Un siècle plus tard, c’est de nouveau la catastrophe, la sédition Nika qui embrase la ville de Constantinople cause la perte de la basilique le 13 janvier 532 dans un incendie. 

Justinien décide à peine quelques jours après la destruction l’édification  d’un nouveau bâtiment, plus grand et plus majestueux, dont il pose la 1ère pierre et qui sera celui que nous connaissons aujourd’hui.
Laissons Théophile Gautier dans son récit de voyage « Constantinople » (chapitre XXII) nous donner ses impressions… Nous sommes en 1852.

« Au premier pas que je fis, j’éprouvai un mirage singulier, et il me sembla que j’étais à Venise, débouchant de la piazza sous la nef de Saint-Marc. Seulement les lignes s’étaient démesurément agrandies et tout avait pris des dimensions colossales ; les colonnes surgissaient immenses du pavé recouvert de nattes ; l’arc de la coupole s’évasait comme la sphère des cieux : les pendentifs, dans lesquels les quatre fleuves sacrés épanchent leurs flots de mosaïque, décrivaient des courbes géantes, les tribunes s’étaient élargies de manière à contenir un peuple : Saint-Marc, c’est Sainte-Sophie en miniature, une réduction sur l’échelle d’un pouce pour pied de la basilique de Justinien. […]

La Sainte-Sophie actuelle fut élevée sur les cendres du temple consacré à la sagesse divine par Constantin le Grand, et consumé dans un incendie à la suite des troubles entre les factions des verts et des bleus ; son antiquité a pour fondement une antiquité plus profonde encore. Anthemius de Tralles et Isidore de Milet en tracèrent les plans, en dirigèrent la construction. Pour enrichir la nouvelle église, on dépouilla les vieux temples païens, et l’on fit supporter la coupole du Christ aux colonnes du temple de la Diane d’Éphèse, noires encore de la torche d’Erostrate, et aux piliers du temple du Soleil, à Palmyre, tout dorés des rayons de leur astre ; on prit aux ruines de Pergame deux urnes énormes de porphyre dont les eaux lustrales devinrent les eaux du baptême, puis celles des ablutions ; on tapissa les murs de mosaïques d’or et de pierres précieuses, et, lorsque tout fut fini, Justinien put s’écrier dans son ravissement : Gloire à Dieu, qui m’a jugé digne d’achever un si grand ouvrage ; ô Salomon ! je t’ai vaincu. »
La nouvelle église apparait immédiatement comme une œuvre majeure de l'architecture. Sa construction ne prend que 5 années et 10 mois et emploie plus de 10 000 ouvriers. L'empereur l’inaugure le 27 décembre 537, avec le patriarche Mennas.

Des tremblements de terre, entre 553 et 557, causent des fissures sur le dôme principal et la demi-coupole de l'abside. Le 7 mai 558, suite à nouveau séisme, le dôme central s'écroule sur l'ambon, l'autel et le ciborium. L'empereur ordonne une restauration immédiate. On utilise cette fois des matériaux aussi légers que possible, et on donne à l'édifice ses mesures actuelles et sa forme définitive : le dôme atteint alors sa hauteur totale de 55,6 m.
Pour cette nouvelle consécration, présidée par le patriarche de Constantinople Eutychius, le 23 décembre 562, le poète byzantin Paul le Silentiaire compose un long poème épique connu aujourd'hui sous le nom d' « Ecphrasis », dans lequel il vante les merveilles du nouvel édifice et particulièrement le traitement de la lumière...

« Tout est revêtu d’éclat : tout, vous le verrez, offre merveille aux yeux. Mais, pour chanter à voix claire cette aube vespérale, la parole ne suffit pas. On dirait qu’un Soleil nocturne éclaire la majesté de la demeure. Et en effet, la vigilance et le savoir-faire de mes rois ont tendu, attachées à des crochets vrillés et symétriques, de longues chaînes de bronze qui tombent de l’orbe de la corniche de marbre sur laquelle le temple altier appuie la base de sa coupole. […] Et voici qu’à la chaîne venue des airs est attachée une couronne de plateaux d’argent, suspendus aux bords circulaires de l’espace central. Et ces plateaux, descendant par un haut chemin, surplombent en cercle la tête des fidèles. »
Les décors intérieurs, particulièrement les mosaïques, ne furent achevés que sous le règne de l'empereur Justin II (565-578).

Ce sont encore de nombreuses péripéties qui attendent Sainte Sophie, devenue mosquée au XVe siècle sous Mehmet II puis musée depuis 1934…