Charlotte, une reine au dessert

Réédition du billet initialement publié le 28 mai 202.

Elle est l’épouse aimante de George III d’Angleterre, le roi fou, la mère attentive de quinze enfants, grand-mère de Victoria, botaniste, mécène, fondatrice d’orphelinats et à l’origine d’un dessert roboratif. Histoire gourmande de the charlotte.

 

Flickr, Bruce Johnson


Drôle de destin que celui de Sophie Charlotte de Mecklembourg-Strelitz, fille dernière-née, en 1744, du duc Charles Ier, obscur principule allemand, et cependant mariée à dix-sept ans au jeune et puissant souverain de Grande-Bretagne, George III. D’aucuns louent sa beauté, d’autres parmi ses contemporains dénoncent ses lèvres charnues, son nez épaté, peut-être pour se venger de son opposition à l’esclavage.


Charlotte a du caractère et s’entend si bien avec son royal époux qu’elle lui donne quinze enfants, dont treize atteindront l’âge adulte et deux règneront. Très écoutée de George III, son influence s’accroît à mesure que les crises de folie du souverain s’intensifient. Passionnée de botanique, la reine Charlotte s’implique dans l’extension des célèbres Kew Gardens. Mécène accomplie, elle protège le compositeur Johann Christian Bach, se voit dédier des sonates par le très jeune Mozart.


Soucieuse de soulager la misère du peuple, elle crée de nombreux orphelinats et un hôpital destiné aux futures mères. À cette bienfaitrice, aux antipodes des excès passés de la vie de cour et marraine des arboriculteurs du royaume, un dessert est dédié, tout simple et humble, the charlotte. Tapissez un moule de pain de mie beurré, remplissez de compote de pommes et mettez à cuire sans fin au four. Façon pudding.


C’est cette recette assez primitive dont s’empare, en 1800, le chef français Antonin Carême lorsqu’il entre au service du futur George IV, fils aîné de la reine Charlotte. Plus de cuisson, le moule est désormais tapissé de biscuits à la cuiller enfermant une crème bavaroise légère et raffinée. C’est la charlotte à la parisienne, devenue charlotte à la russe lorsque Carême offre ses services au tsar Alexandre Ier.


En somme, l’Europe commence par le dessert.

Élisabeth II, duc de Normandie

Réédition du billet initialement publié le 3 juin 2022.

Tandis que du 2 au 5 juin dernier, à Londres, la Grande Bretagne et le Commonwealth célébraient en grande pompe les 70 ans de règne d’Élisabeth II, de l’autre côté du Channel, la Normandie se sentait un peu de la fête.

 © A. Leibovitz

 

Tout cela grâce à Guillaume le Conquérant et à l’amour d’Élisabeth II pour les chevaux. C’est cette passion bien connue de tous qui l’entraîne dans un voyage privé de trois jours, du 26 au 29 mai 1967, dans l’Orne et le Calvados, au pays des haras. Elle séjourne alors au château de Sassy, entre Argentan et Alençon, chez le duc d’Audiffret-Pasquier, lui même éleveur de cracks. 

Est-ce au sortir de sa visite au haras du Pin ou du restaurant Le Caneton, à Orbec, où elle a déjeuné ? Les versions divergent. Toujours est-il qu’une petite foule s’est assemblée et, qu’au passage de la reine, elle crie : « Vive la duchesse, vive la duchesse ! » Amusée, Élisabeth II sourit à ses admirateurs et leur répond, en français : « Eh bien, je suis plutôt le duc de Normandie. » 

Ce qui est on ne peut plus exact. En 1066, Guillaume, duc de Normandie, s’empare de l’Angleterre et transmet à sa mort son titre ducal à son fils aîné et au troisième la couronne anglaise. Le quatrième et plus jeune fils de Guillaume, Henri Ier Beauclerc, réunira les deux titres. Le contrôle de ce fief continental devient cependant problématique et, en 1202, le roi de France Philippe Auguste le déclare perdu et reconquiert deux ans plus tard la Normandie pour la rattacher à la couronne de France. Ce que Henri III d’Angleterre reconnaîtra en 1259, dans le traité de Paris. 

Restent cependant les îles anglo-normandes, ultime partie du duché à être aujourd’hui encore la possession du souverain britannique, à l’exception de Chausey. Mais à Guernesey, comme à Jersey ou à Sercq, Élisabeth II est bien appelée par les insulaires le duc de Normandie, dux Normannorum, un titre médiéval qui n’a jamais connu de féminin. Et lorsqu’ils ont porté un toast en son honneur, à l’occasion de son jubilé de platine, ils ont sûrement levé leur verre au « duc de Normandie, notre reine » !

 

Le prince Philip, chef de famille

Réédition du billet initialement publié le 16 avril 2021.

Il restera bien sûr son altesse royale le prince Philip, duc d’Édimbourg, mari d’Elisabeth II, « ma force et mon ancrage », comme elle l’a confié au moment de leurs noces d’or, son plus intime soutien et conseiller. Mais il était également chef de famille comme la reine est chef d’État. Avec un poids et une aura que peu imaginent.

 

 

Pour ses fils, cet homme né prince de Grèce et de Danemark, qui a grandi dans l’exil en France, en Allemagne et finalement en Grande-Bretagne, était « my dear Papa », comme l’a dit le prince de Galles, le premier des siens à lui rendre hommage. Enfant nomade et solitaire, tôt confié à la tutelle de son oncle Louis Mountbatten, le prince Philip savait le prix d’une famille et a veillé tout particulièrement à l’éducation de ses quatre enfants, autant qu’il a voulu les endurcir et les rendre indépendants. Quitte à créer longtemps une incompréhension avec Charles, aussi sensible que son père, mais prompt à l’exprimer quand Philip s’en défendait. Lorsque le mariage de l’héritier du trône prend l’eau, c’est pourtant le duc d’Édimbourg qui écrit à Diana de nombreuses lettres, pleines de délicatesse, afin de lui offrir son aide et de l’aider à panser ses blessures. En vain.


Pour ses petits-enfants, « Granpa » est considéré à l’égal d’un dieu descendu de l’Olympe, mais alors un dieu plein d’humour, à l’œil qui frise. Il les invite à l’aventure, au dépassement, partage leurs enthousiasmes, leurs inquiétudes et se trouve toujours auprès d’eux à l’heure de l’épreuve. Ainsi, à la mort de Diana, le 31 août 1997, est-ce lui qui convainc William et Harry de suivre le cercueil de leur mère en procession, pendant les obsèques. En leur promettant, s’ils décident de le faire, de marcher auprès d’eux. Nul doute que l’un et l’autre s’en souviennent, le cœur serré, ce samedi 17 avril 2021, au moment de faire escorte à la dépouille de leur grand-père. Ils n’oublieront pas davantage sa force d’âme, comme ce 19 mai 2018 où il avait assisté, debout et sans canne, au mariage du duc et de la duchesse de Sussex, après avoir subi le remplacement d’une hanche six semaines auparavant. À près de quatre-vingt-dix-sept ans.


Servir la reine, la couronne et le royaume aura été l’honneur et la vie du prince Philip. Au confluent de tout cela, c’est lui qui, au fil de longues conversations, aura décidé le prince William, duc de Cambridge, à s’engager pleinement dans la vie officielle pour soutenir Elisabeth II et se préparer un jour à succéder à son père. Chef de famille, le duc d’Édimbourg a marqué de son empreinte deux générations de souverains britanniques. Sans oublier une troisième, avec le prince George. Lorsque les Cambridge séjournaient à Anmer Hall, sur le domaine de Sandringham, il venait souvent chercher son arrière-petit-fils, ces dernières années, pour l’emmener en promenade.
Carnet

 

L’école est finie !

Cartables bouclés, livres scolaires et tabliers rangés dans l’armoire, voici venu le temps des vacances pour les enfants. La saison des retrouvailles entre cousins, des promenades et des baignades, des cris et des rires… À eux la liberté ! Le plus souvent, sous le regard bienveillant de leurs grands-parents.

 

© By BM

 

« Donne-moi ta main et prends la mienne
La cloche a sonné, ça signifie
La rue est à nous que la joie vienne
Mais oui, mais oui, l’école est finie... ! »

 

En cette période estivale, d’heureux grands-parents se préparent à voir leur maison se remplir de petits trublions. Tout à la fois figures tutélaires, partenaires de jeux et confidents, ils offrent à leurs petits-enfants le bonheur de se retrouver dans un lieu qui symbolise les vacances et leur assure stabilité et enracinement, loin du quotidien. Si nos chères têtes blondes s’apprêtent à être choyées et cajolées, il n’en reste pas moins que le respect de quelques règles élémentaires de savoir-vivre sera toujours apprécié.

Il est donc encore tout juste temps, chers parents, de leur en remémorer les grandes lignes avant de boucler les valises. Soyez certains qu’ils trouveront tout cela beaucoup plus amusant et gratifiant avec leurs grands-parents qu’avec vous-même. C’est ainsi !

Premier conseil à leur donner : se montrer toujours de bonne humeur. 

Puis leur rappeler quelques principes simples : bien se tenir à table, faire son lit le matin, mettre son pyjama sous l’oreiller, proposer son aide pour mettre le couvert, ne pas couper la parole…

Sans oublier les petites attentions, qui feront toujours plaisir, comme proposer sa chaise à un adulte qui arrive dans une pièce.

Et si votre enfant craint de faire une bêtise ? Rien de grave. Suggérez-lui, comme notre chère comtesse de Ségur, de présenter ses excuses : « Ce n’est pas s’humilier que reconnaître ses torts ; au contraire, c’est se relever » (La Fortune de Gaspard, 1866).

Quant à vous grands-parents, les moments complices qui vous attendent permettront d’inscrire de futurs adultes dans une histoire familiale, des coutumes, une culture, tout un passé, qui éclairera leur présent et les projettera dans l’avenir. N’y a-t-il pas meilleure école que celle-ci ?

Bonnes vacances à tous nos Petits Mondains !

Les élégances du prix de Diane

Question chic, c’est le Royal Ascot français. À Chantilly, le temps d’une après-midi, les belles arborent leurs chapeaux les plus fous tandis que, sur la piste, les jockeys rêvent d’inscrire leur nom dans l’histoire d’un prix né en 1843, avec l’appui des fils de Louis-Philippe.

 

Prix de Diane Longines © Scoopdyga 

 

Tout commence à cheval. Plus exactement au gré d’une chasse à courre en forêt de Chantilly, vers 1832. Henry Seymour, célèbre dandy et fondateur du Jockey Club, arrive en vue des Grandes Écuries des Condés, sur ce domaine désormais propriété du petit prince Henri d’Orléans, duc d’Aumale, âgé de dix ans. Lord Seymour voit dans cette plaine le site idéal pour un hippodrome enfin digne de ce qui se fait en Angleterre. À Paris, les courses se donnent au Champ-de-Mars, trop exigu.

Le 16 mars 1834 est créé le cercle d’encouragement des courses dont sont membres d’honneur le duc d’Orléans et le duc de Nemours, les deux fils, aînés cette fois, du roi Louis-Philippe. Et en mai se tiennent les premières courses sur le gazon du tout nouvel hippodrome de Chantilly. Il faudra encore attendre neuf ans, le jeudi 18 mai 1843, pour que naisse le prix de Diane, réservé aux pouliches. Le nom en viendrait d’une statue de la divine chasseresse, située justement dans la forêt avoisinante. À moins qu’il ne s’agisse d’un clin d’œil aux circonstances d’où surgit l’idée de créer là un hippodrome.

 Une chose est sûre, l’édition inaugurale du fameux prix est remportée par Nativa, dont le propriétaire est le prince de Beauvau. L’événement n’attire que peu d’amateurs. On compte d’ailleurs à peine trois représentantes du beau sexe au bord du terrain. Dont Mlle Ozy, actrice aux Variétés. Installée dans sa calèche, elle voit ses chevaux s’emballer au passage de la course et manque mourir dans l’aventure. L’histoire ne dit pas si elle en a perdu son chapeau. En revanche, au fur et à mesure que le prix de Diane trouve ses marques, les élégantes affluent.

 Et la tradition s’installe de leur rendre hommage. Inspirée du Ladies’ Day de la semaine royale d’Ascot. D’ailleurs, Élisabeth II participe de la légende du prix de Diane, non pas grâce à ses chapeaux, mais depuis la victoire de sa pouliche Highclere, en 1974. Le samedi 14 juin 1986, c’est la princesse Anne qui est l’invitée d’honneur à Chantilly, pour une édition placée sous le signe de l’Écosse. Elle y déjeune auprès de Karim Aga Khan, le propriétaire le plus titré du prix de Diane, avec sept victoires.

Quant aux gagnantes du concours d’élégance, aujourd’hui baptisé Mademoiselle Diane, impensable d’en distinguer une sans s’attirer les foudres des autres participantes. Année après année, entre émotions de la course et luxueux pique-nique sur l’herbe, elles illuminent une journée qui, sans leur chapeau et leur sourire, perdrait beaucoup de son éclat.

À vos plumes !

Quand le général de Gaulle se plaignait amèrement de la difficulté à gouverner un pays où l’on ne trouve pas moins de 258 sortes de fromages, c’était sans compter avec les curiosités de la langue française.

 

Encrier © Flickr

 

Que dire en effet d’une langue où l’on remercie un employé dont on n’est pas satisfait, où on lave une injure, mais on essuie un affront, où l’on pose une question, mais on soulève un problème, et où les malheureux qui sont dans de beaux draps passent des nuits blanches à force d’avoir des idées noires et du fait même n’arrivent pas à dormir sur leurs deux oreilles ?

Comment expliquer aussi la présence de l’estomac dans les talons, des pieds dans le plat, du chat dans la gorge, de la confiture chez les cochons, du rubis sur l’ongle, du soupçon dans le lait, de la grimace dans la soupe, des fourmis dans les jambes, sans parler de la curieuse cohabitation des vessies avec les lanternes ? De quoi avoir vraiment la puce à l’oreille…

Est-ce très normal que persifler ne prenne qu’un « f » et siffler deux, que hutte ait deux « t », mais cahute un seul ? Qu’on écrive traditionnel, mais traditionaliste, millionième, mais millionnaire, patronat et patronner, déshonneur et déshonorer ?

Gazouillis et tréfonds ont un « s » alors qu’il ne se prononce pas, fantomatique n’a pas d’accent circonflexe et fantôme en a un !

Drôle de pays, en effet, où il ne faut pas confondre : scène, cène, seine, saine ou chair, chaire, cher, et où pendule est masculin entre les mains d’un radiesthésiste et féminin entre celles d’un horloger.

Mais il y a mieux : amour, délice et orgue, masculin au singulier et féminin au pluriel ! Ce qui faisait d’ailleurs dire à Courteline : « Je ne me vois pas en train d’écrire : “J’ai vu un orgue magnifique. C’est le plus beau des plus belles.” »

Quant à archives, fiançailles et ténèbres, ils sont, eux, condamnés au pluriel ! Bref, tout cela peut paraître bien singulier…

Juin ou la valse des anniversaires

« Never complain, never explain »… L’histoire veut que cette devise des Windsor ait été prononcée pour la première fois à la cour d’Angleterre par la reine Victoria s’adressant à son fils, le futur roi Edouard VII, alors âgé de dix ans. Il s’agit là de l’une des plus précieuses règles de conduite à suivre en société, dès le plus jeune âge.

 

Le temps des fêtes, de la fin de l’école, des mélomanes... Il souffle un joyeux vent de liberté en ce mois de juin ! Mais pas question pour autant d’en oublier les règles essentielles de savoir-vivre qui feront de vos enfants de charmants petits invités, appréciés de la famille ou des amis. Le petit invité parfait ? Tout comme l’adulte, il s’agit de se faire apprécier de tous. Et quelle plus belle preuve d’élégance que celle d’appliquer la maxime des Windsor, riche de bien des enseignements, dont celui de faire régner autour de soi, bonheur et bonne humeur ?

 Voici quelques conseils à suivre lorsque votre enfant est invité…

L’invitation : Utilisez votre plus belle plume ! Celui qui soigne son invitation s’attend à une réponse de même qualité. Répondre à un carton par un mot écrit plutôt que par un simple coup de fil ravira votre hôte.

La tenue : S’il s’agit d’un après-midi déguisé ou d’un goûter à thème, votre enfant pourra développer des trésors d’imagination pour surprendre et amuser ses petits camarades. S’il s’agit d’une invitation classique, vous pourrez alors lui apprendre qu’élégance rime avec sobriété, même si la tendance naturelle porte plutôt à cet âge vers les paillettes et les tenues de super-héros…

L’arrivée : Soyez fidèle à la phrase bien connue de Louis XVIII, « L’exactitude est la politesse des rois ». Et, avant de rejoindre ses petits camarades, rappelez-lui de bien se présenter à la maîtresse de maison par un simple « Bonjour Madame ». À force de répétition, cette phrase reviendra naturellement, tel un réflexe de pavlov !

Le comportement : L’enfant roi ? Hélas, il n’y a de royal que l’expression. Expliquez-lui que, même grisé par l’élan de la fête, il serait bon qu’il préserve le raffinement de sa rhétorique et fasse preuve de discrétion.

Le départ : Même s’il est prêt à jouer les prolongations, c’est vous qui donnez le coup de sifflet final ! En partant, soufflez-lui de glisser un compliment. Il sera toujours le bienvenu et un sourire sera toujours gagnant.

L’aventure mondaine commence dès le plus jeune âge. Et c’est à vous, chers parents, qu’incombe de transmettre à vos chérubins ce passeport qui leur assurera le succès en société. Alors, ne vous arrêtez pas en si bon chemin ! Comme nous le rappelle Jacques Deval, « la courtoisie est la partie principale du savoir-vivre, c’est une espèce de charme où l’on se fait aimer de tout le monde ».

 

 

Roland-Garros avant la lettre

Au commencement étaient les sportsmen. Car le tennis et les championnats de France sur terre battue furent d’abord l’apanage de cette élite élégante, regroupée dans des clubs. Bien avant que Roland-Garros ne devienne un événement mondial…

 

Comment déterminer le meilleur joueur entre les membres distingués du Stade Français, du Parc de Saint-Cloud, du Racing Club de France, de la Croix Catelan, ou des quelques grands clubs sportifs de province ? L’idée s’impose en 1891, il suffit de créer un championnat national. La première édition se tient sur les courts en terre battue du Racing Club de France et ne regroupe pas plus d’une dizaine d’inscrits, licenciés de clubs et bien entendu amateurs. Détail savoureux, le vainqueur, un certain H. Briggs, membre du Stade Français, est sujet britannique. Ce qui n’est pas si étonnant puisque le tennis, adaptation moderne du jeu de paume, a été inventé outre-Manche vers 1850 et que la mode est à l’anglomanie et aux sportsmen.


L’affaire ne concerne alors que des gentilshommes assez fortunés pour consacrer du temps aux activités athlétiques en vogue et se mesurer entre eux dans un esprit chevaleresque. L’élégance est de mise, au physique comme au moral, et il n’est pas question de rentrer sur le court autrement qu’en pantalons et chemise à manches longues, de lin blanc ou de coton, confectionnés chez les meilleurs faiseurs. À l’exemple du beau Max Decugis, fils d’un négociant parisien du XVIe arrondissement et charismatique vainqueur à huit reprises, entre 1903 et 1914, des championnats de France.


Il faut attendre 1925 pour que l’épreuve s’ouvre formellement aux joueurs étrangers et devienne les Internationaux de France, dernier venu des tournois du Grand Chelem. C’est cependant une autre compétition qui va décider de l’avènement du stade Roland-Garros, sur le site désormais mythique de la Porte d’Auteuil. La coupe Davis 1927 est remportée par les célèbres Mousquetaires, Lacoste, Cochet, Borotra et Brugnon. Ils joueront donc la finale 1928 à domicile.


À Paris, les terrains existants sont médiocres. Il faut construire de nouvelles installations. En neuf mois ! Émile Lesieur, président du Stade Français et Pierre Gillou, capitaine de l’équipe de France de Coupe Davis, mandatent Louis Faure-Dujarric, l’architecte des Jeux olympiques de 1924. Par souci d’économie, les premières tribunes sont démontables. Mais la gageure est ténue et le stade baptisé, à la demande d’Émile Lesieur, du nom de son camarade d’HEC, licencié du Stade Français… en rugby, et aviateur tué au combat. L’inauguration a lieu le 18 mai 1928. Un mois après se jouent les Internationaux de France et, le 27 juillet, la finale de la coupe Davis, conservée par les Mousquetaires. Roland-Garros est né.

 

 

 

Osez la cravate !

On lui prête des origines diverses. Le plus couramment, elle est associée aux soldats croates engagés par Louis XIII, qui portaient une « Krvat ». Elle s’est ensuite démocratisée au XIXe siècle pour devenir cet accessoire indispensable à tout homme du Monde. Pourtant, une nouvelle mode tend à la délaisser. Le Bottin Mondain se devait de se prononcer sur un sujet d’ampleur internationale.

 

Serait-il toujours aussi élégant sans cravate ?

Colin Firth dans Kingsman © Flickr. 

Dans l’armoire, suspendues dans l’envers de la porte, les cravates se désolent. « Quelle faute avons-nous commise pour être ainsi négligées, se demandent-elles ? » À chaque fois que l’on tourne la clef dans la serrure du meuble, avec ce grincement caractéristique, elles frémissent, se bousculent comme des petits enfants gourmands.

Hélas, la chemise, ôtée de la tablette où elle et ses sœurs sont rangées, ne jette plus un œil sur celles qui furent autrefois ses complices. Elles formaient pourtant une belle alliance, s’harmonisant selon leur teinte pastel, jouant de leur contraste, parfois exagérant dans l’extravagance. Il s’agissait chaque matin, tel un peintre devant sa toile, de composer cette diffuse association en entendant encore la voix maternelle répéter à l’envi : « La cravate est l’élégance de l’homme. »

Beau Brummel s’en retournerait dans sa tombe normande s’il savait que ses préceptes ne sont plus respectés. Sans doute, lui reproche-t-on aujourd’hui d’avoir passé des heures à essayer différents nœuds de cravate dans le seul but de donner l’impression de l’avoir nouée en un tour de main. « Si l’on se retourne sur vous dans la rue, c’est que vous êtes mal habillé », disait-il.

Aujourd’hui, le contraire est devenu la norme. Au diable la cravate qui serre le cou. Comme si l’on confondait la soie et le chanvre. La liberté passe désormais par la chemise ouverte, le col déboutonné, plissé, plié, dégagé. « Voyez comme je suis ouvert au monde, je ne crains pas le froid sur ma gorge, je suis affranchi ! » clament les partisans du progrès qui apparaissent dans les salons, les cabinets et sur les écrans de télévision. Devrions-nous jeter aussi nos chemises qui deviendraient inadaptées pour être définitivement libérés de ces compedes, ces entraves que l’on ne saurait plus nommer ?

Messieurs, songez que la cravate est une « partie essentielle et obligée du vêtement qui […] apprend à connaître celui qui la porte », comme l’écrivait Balzac. Alors, donnez-vous en à cœur joie. Choisissez-les tissées, imprimées, teintées, en soie, en laine ou en coton. Réveillez l’instant solennel du nœud, geste appris autrefois avec votre père, et laissez libre cours à votre imagination : nœud simple, Victoria, Windsor, ou Cavendish… Rassurez-vous, votre créativité devrait s’épanouir : un groupe de chercheurs suédois a dénombré pas moins de 177 147 manières de parfaire un nœud de cravate.

 

 

Des rois, des saints et des héros...

Avec les beaux jours arrive la saison des naissances. Nombreux sont ceux qui s’interrogent sur le prénom qu’ils donneront à leur enfant. D’autres sont tout simplement curieux de connaître ceux dans l’air du temps. Qu’en est-il des prénoms les plus donnés l’année dernière dans le BM ?

 

J.Gannam, The New Dreamliner: Biggest Baby News in Years, 1951 © Flickr

Qui n’a jamais feuilleté le Bottin Mondain comme on parcourt un dictionnaire avec curiosité lève la main ! II est bien connu que cette bible des liens sociaux est aussi la bible des prénoms dans laquelle les parents en mal d’idées s’égarent avec délectation. Tournant les pages, ils voguent d’étonnement en étonnement, surprenant telle famille aux prénoms originaux ou telle fratrie aux prénoms classiques.

Certains s’inspirent de l’Antiquité, du Moyen Âge, de l’époque romantique ou du XXe siècle selon les régions de France, de Navarre et du monde entier. Prénoms familiaux, dynastiques, mythologiques et bibliques se mélangent aux celtiques, aux britanniques, aux italiens, aux hispaniques, aux orientaux, aux asiatiques… quand ils ne sont pas tout simplement inventés par goût ! Les saints, les héros, les rois, les reines, les fruits, les fleurs, les vertus, les figures historiques valsent ligne après ligne en se succédant vertigineusement. Ils résument surtout des siècles d’histoire en quelques lettres évocatrices.

En 2021, les fées qui se penchèrent sur les berceaux des filles ont fait naître, entre autres, Alma, Anastasia, Athénaïs, Augustine, Capucine, Céleste, Colombe, Cosima, Dauphine, Éponine, Espérance, Félicité, Gabrielle, Garance, Jacinthe, Jehanne, Olympia, Pénélope, Raphaëlle, Yseult, Zita…

Pour les garçons, nous trouvons : Alexandre, Bohémond, Calixte, Charles-Espérance, Diego, Elie, Elzéar, Félix, Ferdinand, Ferréol, Gaspard, Godefroy, Hippolyte, Hugo, Matthieu, Max, Melchior, Philémon, Philippe, Stanislas, Théodore, Ulysse…

 In fine, cette année, nos membres s’inspirent de prénoms de rois, de saints et de héros pour les garçons. Pour les filles, l’on trouve des impératrices, des reines et des saintes. Les nobles figures restent des valeurs sûres ! Puissent ces listes redonner des idées à tous ceux qui cherchent encore le prénom idéal qu’il soit classique, à la mode, original ou intemporel.

 

Palmarès des prénoms du Bottin Mondain

 

Dans cette ordonnance remarquable qui mêle tant de personnages évocateurs, nous avons établi le palmarès des dix prénoms les plus donnés aux nouveau-nés par nos membres en 2021.

 

 

Voulez-vous une tasse de thé ?

Le rituel du thé… celui-là même qui donne l’occasion de sortir du buffet jolies tasses et plateau à trois étages. Penchons-nous sur cette plante, cousine des Camélias, qui a contribué à l’élaboration de l’art de vivre de l’Orient à l’Occident.

 

Downton Abbey, Tea time © Flickr

 

Il est 17 h, vos invités arrivent. Vous leur avez proposé une tasse de thé, a nice cup of tea, comme disent nos voisins d’outre-Manche. Le plateau est déjà préparé dans le salon. Les tasses ne sont pas empilées, mais reposent chacune sur leur soucoupe. Elles sont de porcelaine fine. On doit voir la lumière passer à travers.

Quelle variation proposer ? Thé noir, thé vert, Ceylan, Lapsang souchong ou, bien sûr, l’Earl Grey dont il faut toujours avoir un vrac de qualité chez soi. Dans vos gestes, vous répétez (in)consciemment ceux que tant d’autres ont reproduit avant vous. Et ce depuis que le précieux Camellia sinensis, ou « Camélia de Chine », a été apporté en Europe par les Hollandais au XVIIe siècle, avant d’être rapidement adopté par les Anglais.


Au XIXe siècle, ces derniers enverront le botaniste Robert Fortune en Asie pour qu’il développe la théiculture en Inde et brise le monopole chinois en acclimatant des semences et des plants de théier à Darjeeling. L’arbrisseau produit des fleurs blanches et jaunes délicatement parfumées. Après la cueillette, les feuilles sont séchées et serrées pour être oxydées par fermentation avant d’être enfermées dans de solides boîtes hermétiques, selon leurs variétés. Les Français lui préfèreront le café, mais adopteront la mode du thé surtout à partir du XIXe siècle. Devenu boisson « mondaine » par excellence, le thé sera alors aussi reconnu pour ses qualités médicinales : il facilite la digestion, calme les maux de tête, fortifie la raison, fait vivre centenaire !

Il existe plusieurs façons de le servir. La plus classique étant de faire frémir une eau peu minéralisée. Ébouillantez la théière et les tasses pour les échauffer. Ajoutez une cuillère à café de feuilles sèches par personne, et une pour la théière (one for the teapot), dans un filtre ou une passoire à thé. Versez l’eau frémissante afin que le thé exhale son parfum et sa couleur sous peine de n’avoir qu’un bouquet tiède et terne. Laissez infuser le temps que le thé communique à l’eau sa vertu et que les feuilles se dilatent (3 à 5 minutes selon la variété). Puis, ôtez-les pour éviter l’amertume. Mélangez et servez de la main droite le divin breuvage avec délicatesse en vous rappelant les vers de Banville « Miss Ellen versez-moi le Thé* ». Proposez poliment un nuage de lait froid, du sucre (dans un sucrier), du citron en rondelles.

Bien sûr, il faut des soucoupes, des petites cuillères, des serviettes carrées, des biscuits. Vous reconstituez ce rituel élégant peaufiné par des siècles de raffinement et de sociabilité à partir d’un simple camélia de la famille des Théacées. Et vous en discuterez avec les puristes, qui savent toujours mieux que vous l’art mystérieux de bien servir le thé sans jamais lever le petit doigt.

 

*Théodore de Banville (1823-1891), Le Thé.

 

 

 

 

L’art de recevoir à l’Élysée

À l’occasion de la prochaine élection présidentielle, nous nous sommes intéressés à la vie élyséenne des vingt-cinq présidents de la République qui, depuis 1848, se sont succédé rue du Faubourg-Saint-Honoré.

 

E. Dubufe, Portrait de la princesse Mathilde (1820-1904), 1861 © Wk

 

La première réception que donne notre premier Président, Louis-Napoléon Bonaparte, le 23 décembre 1848, a pour hôtesse sa cousine germaine, la princesse Mathilde, qui joue les premières dames. Célibat du président oblige. Bals ou soirées tous les lundis. Suisses à hallebarde à l’entrée des antichambres, valets dans l’ancienne livrée impériale et pour couronner le tout, on appelle le premier hôte républicain du palais, « Monseigneur » ou « Altesse ».

Changement de décor sous la présidence d’Adolphe Thiers, après la chute du Second Empire, dont les buffets maigrichons, sandwichs mal beurrés, gâteaux secs et sirop de groseille, font pâle figure. Madame Thiers, froide et compassée, ajoute à l’ennui des réceptions. Jules Grévy, très économe, reçoit peu et mal : becs de gaz éteints à 22h pour hâter le départ des invités. Sadi Carnot est le premier président à utiliser la nouvelle salle des Fêtes pour recevoir. Il institue l’arbre de Noël de l’Élysée.

 Félix Faure offre sept grands dîners ainsi que deux bals, pour lesquels sont lancées 7 000 invitations. Il se fait servir le premier à table, selon l’ancien usage à la cour de France et fait appel à Potel et Chabot pour recevoir Nicolas II en 1896. Les Fallières, plus près de « leurs » sous, donnent des réceptions le jeudi dans l’espoir que, mordant sur le vendredi (jour du poisson), les invités ne mangeront pas trop de viande ! Quant à Albert Lebrun, il aime terminer les dîners par des tours de magie que donne, tant qu’à faire, un inspecteur de police…

 Il faudra attendre Vincent Auriol pour renouer avec le faste républicain. Trois grandes soirées sont données en l’honneur du corps diplomatique, des parlementaires et des grands corps de l’État, réunissant jusqu’à 3 000 personnes. Des nappes brodées d’or font leur apparition dans la salle des Fêtes (madame de Gaulle ne les utilisera que très rarement du fait du coût élevé du nettoyage). Il pérennise la réception du 14 juillet. Enfin, sous René Coty, sont invitées pour la première fois à l’Élysée des vedettes de l’écran comme Martine Carol. Des « people » qui depuis n’ont jamais cessé de prendre le chemin de l’Élysée…

 

 

 

De sacrées premières dames !

À l’occasion de la prochaine élection présidentielle, nous nous sommes intéressés à la vie élyséenne des vingt-cinq présidents de la République qui, depuis 1848, se sont succédé rue du Faubourg-Saint-Honoré.

 

 Germaine Coty au côté de la reine Élisabeth II © Flickr.

 

La fonction de première dame n’existe pas, mais elle s’impose de fait. Louis-Napoléon fut le seul à entrer célibataire à l’Élysée. L’épouse de son second successeur, Patrice de Mac Mahon, née Élisabeth de Castries, ne cache pas sa sympathie pour les idées royalistes du comte de Chambord et ne fait aucun effort pour apparaître aimable dans les réceptions, vis-à-vis de ceux qui affichent des opinions trop républicaines.

Celles qui lui succèdent, sous la Troisième et Quatrième République, issues souvent de milieux plus modestes, n’en manquent parfois pas une. Madame Loubet, fille de quincaillier, à Édouard VII, le roi d'Angleterre, désignant son fils qui l’accompagne (le futur Georges V) : « Et ce grand garçon, qu’est-ce que vous allez en faire ? » Quelques années plus tard, ce même souverain, qui décidément n’a pas de chance, se trouve assis à côté de madame Fallières, lors d’un dîner officiel à l’Élysée, quand elle repasse un plat avec insistance : « Prenez sire, ils ont tout ce qu’il faut à la cuisine ». La malheureuse s’était déjà fait remarquer en accueillant un autre souverain sur le perron du palais quand elle lâche en regardant son mari « Enfin, fais entrer monsieur au salon ! »

 La vie officielle pèse dans l’existence de Germaine Coty. L’épouse du dernier président de la Quatrième République est corpulente et semble négligée, timide et gauche. Ce que ne lui pardonne pas la presse, qui la surnomme vite « madame sans gaine ». Mais sa bienveillance et sa bonhomie finissent par la rendre si populaire que, cas unique, lorsqu’elle meurt d’une crise cardiaque durant le mandat de son mari, en 1955, l’Assemblée nationale lui rend officiellement hommage en séance et le gouvernement demande qu’on lui réserve des obsèques nationales. Célébrées en grande pompe à La Madeleine, en présence d’une foule considérable, elles coûteront une fortune au président René Coty qui s’était proposé d’en assumer la totalité des frais. 

Yvonne de Gaulle, effacée et discrète, connaîtra une même popularité dans le cœur des Français, malgré une certaine froideur. Lorsque « Tante Yvonne » faisait ses courses chez Fauchon, rejetant les privilèges de sa position, elle demandait à son chauffeur de tourner autour de la Madeleine pour éviter de gêner la circulation, en se garant en double file. Une autre époque !

 

 

 

La vie quotidienne à l’Élysée

À l’occasion de la prochaine élection présidentielle, nous nous sommes intéressés à la vie élyséenne des vingt-cinq présidents de la République qui, depuis 1848, se sont succédé rue du Faubourg-Saint-Honoré.

Service Bleu Élysée, AFP © Flickr

 

La vie quotidienne à l’Élysée a toujours été dominée depuis cent soixante-quatorze-ans par l’idée d’y représenter le meilleur de la France. Patrice de Mac Mahon, élu en 1873, s’aperçut que l’Élysée ne disposait pas de service de table pour recevoir et, comme aucun crédit n’était prévu, il s’acquitta sur ses deniers personnels de l’achat des assiettes.

 

Félix Faure, élu en 1895, dîne toujours en habit, fait graver son chiffre sur les menus, monte à cheval chaque matin au bois de Boulogne et paraît aux chasses de Rambouillet dans un élégant costume de tweed. « Le président soleil », ainsi surnommé pour son amour du solennel, tente même de créer un uniforme présidentiel, habit de satin bleu broché d’or, épée à poignée de nacre… ce que lui refuse, effaré, le conseil des ministres.

 

Rien de tout cela avec le général de Gaulle, qui malgré sa dimension historique, instaura à l’Élysée une rigueur toute militaire. Le Président sort peu, dîne tôt, regarde chaque soir le journal télévisé et paie de sa poche l’électricité des appartements privés. Le dimanche, s’il ne se rend pas à Colombey, un neveu prêtre vient dire la messe dans une petite chapelle qu’on aménage au palais. Quant aux dîners officiels, s’ils sont trop longs, le général ne fait tout simplement pas servir le fromage.

 

Valéry Giscard d’Estaing supprime les aides de camp, attachés à la personne du Président, remplace le shako des gardes républicains par un képi, ralentit la Marseillaise et impose le complet veston. Exit la jaquette. Pour autant, à table, à la différence de ses deux prédécesseurs, il se fait servir le premier, même en présence de Margaret Thatcher, un rien exaspérée.

 

Le souci de la primauté de la fonction marquera davantage encore les années Mitterrand. Quand le président socialiste quitte le palais, on rapporte son étendard, le drapeau tricolore orné d’un chêne sur le toit du palais. Les trois présidents suivants, Nicolas Sarkozy, François Hollande et Emmanuel Macron appartiennent tous trois à la génération de l’après-guerre, plus attachée au pouvoir que donne la fonction qu’aux fastes, un rien monarchique, qu’aucun des trois ne recherchera vraiment. Seule fantaisie, Emmanuel Macron commande à la manufacture de Sèvres le service Bleu Élysée. Mille deux cents pièces de porcelaine. Une dépense qui ne sera plus à faire…

 

 

 

L’Élysée dans tous ses états

À l’occasion de la prochaine élection présidentielle, nous nous sommes intéressés à la vie élyséenne des vingt-cinq présidents de la République qui, depuis 1848, se sont succédé rue du Faubourg-Saint-Honoré.

 

Les jardins du palais de l’Élysée au milieu du XVIIIe siècle © Agostini Editorial, Flickr

 

Sous l’Ancien Régime, l’hôtel d’Évreux est à l’origine élevé en pleine campagne et achevé en 1718. Ce n’est que le 20 décembre 1848 qu’il devient la résidence officielle du Président de la République, attribué à Louis-Napoléon Bonaparte. En piteux état, des travaux importants sont engagés avec une redistribution des communs et la restauration de l’aile, côté avenue de Marigny. En janvier 1852, la France redevenue l’Empire et son président l’empereur Napoléon III, les Tuileries sont préférées à l’Élysée, qui retrouve en 1871 sa vocation présidentielle avec Adolphe Thiers.

 

À chaque président, le palais évolue. Grévy fait construire en 1880 un jardin d’hiver et tire les premières lignes téléphoniques, Sadi Carnot, la salle des fêtes, en vue de l’Exposition universelle de 1889 et Loubet la grille du Coq, sur l’avenue Gabriel. On doit à Fallières le premier ascenseur, à Poincaré le chauffage central et l’électrification définitive de tous les bureaux. Deschanel fait installer la première salle de bains, Millerand, la marquise de la façade. Auriol retire l’horloge placée au fronton et supprime la chapelle du milieu de l’aile gauche, à laquelle personne n’avait osé toucher, pour la remplacer par la salle du service de presse. Coty en restaure le chœur.

 

Le général de Gaulle installe son bureau dans la pièce centrale du premier étage, l’ancien salon de madame de Pompadour. Il fait réaménager sommairement les appartements privés, situés au premier étage dans l’aile gauche du palais (rue de l’Élysée). Mais pour y accéder, le Président doit traverser l’ancienne salle de bains de l’impératrice Eugénie, dont on a recouvert la baignoire d’une banquette. Innovant, Georges Pompidou demande à l’artiste Agam d’aménager l’antichambre des appartements privés, décor que fait démonter Valéry Giscard d’Estaing (le salon est exposé à Beaubourg). Ce dernier installe un PC de commandement du feu nucléaire dans un abri qu’avait creusé Albert Lebrun. François Mitterrand fait percer de hautes fenêtres dans la salle des Fêtes, côté parc, pour qu’entre la lumière. Une vaste pièce qu’Emmanuel Macron vient de restaurer apportant une dernière pierre à la grandeur de l’édifice républicain.

 

 

 

Balenciaga : le couturier des aristocrates

Dans le panthéon mondial de la haute couture, Cristóbal Balenciaga tient la première place. Fuyant mondanités et honneurs, celui qu’Yves Saint-Laurent tenait pour « le plus grand », disparaissait il y a cinquante ans, le 23 mars 1972.

 

Affiche Balenciaga © Flickr

 

De San Sébastian, au Pays basque espagnol, une route côtière, à flanc de corniche, conduit les visiteurs au petit village de pêcheurs de Guetaria (Gétaria en langue basque). Le village fortifié, avec ses ruelles étroites où sèche le linge en façade, a vu naître en 1895 Cristóbal Balenciaga. Fils d’une couturière modeste, il fut un jour ébloui par la robe que portait une cliente de sa mère, la marquise de Casa Torres. Avec le culot d’un enfant, qui se sent appelé par un indéchiffrable destin, Cristóbal demande à la fière aristocrate du tissu pour la reproduire. Celle-ci s’exécute. Le résultat la bluffe, car Cristóbal n’a que 11 ans. Ce jour-là, dont la postérité n’a pas conservé la date exacte, Balenciaga est né.


Le Palais Aldamar, ancienne maison de la marquise à Guétaria, existe toujours. Il est intégré au fabuleux musée Balenciaga, bâtiment contemporain de verre et de béton, inauguré en 2011 par la reine Sophie et Hubert de Givenchy. On y présente plus de 2 500 pièces dont l’essentiel provient d’anciennes clientes, comme Mona Bismarck, la duchesse de Windsor, Paola de Belgique ou Grace Kelly, qu’il emballa dans de somptueuses compositions. Les tombées, les nœuds et les plis soulignent des silhouettes de légende dans un classicisme absolu, échappant à tous les courants et à toutes les modes. Dans le sillage de la marquise de Casa Torres, qui devint vite son pygmalion, il ouvre sa première boutique à San-Sébastian, alors résidence d’été de la famille royale espagnole. Il n’a pas vingt ans qu’il habille bientôt la reine Victoria Eugenia et la reine mère María Cristina. Dans le sillage royal, l’aristocratie espagnole le conquiert.


Le reste est bien connu. Fuyant la guerre d’Espagne, il s’installe à Paris et devient « notre maître à tous », l’expression est de Christian Dior. Pieux, réservé, il mène une existence presque monacale et secrète. Il refuse les interviews « par l’impossibilité absolue d’expliquer mon métier », réserve des défilés silencieux à quelques rares personnes et ne se fait que très rarement photographier. Son travail est son seul luxe. Balenciaga se retire à la fin de sa vie à San-Sebastian, dans une villa qu’il occupe jusqu’à sa mort, survenue à Alicante en 1972.

 

 

Des roses pour timbrer un losange

Les demoiselles sont mal loties en matière d’héraldique en France. Pas de titre et pas de couronne sur leur losange. Une certaine tradition familiale pourrait remédier à cette noble rigueur.

 

P.-J. Redouté (1759-1840), Rosa Bifera Officinalis

 

Madame ! Il n’y en a qu’une et une seule. Du moins apparemment. Cette appellation Maadaame semblait réservée à feue la comtesse de Paris, pour laquelle « tout était bonheur », malgré les difficultés inhérentes à la vie. C’est pourtant de cette manière bien simple que l’on s’adresse aux reines et aux princesses du sang. Il n’y a que dans les films que les Majestés s’immiscent à foison dans les dialogues. Mais alors les mademoiselles ? Ne les évoquons pas, elles ont disparu du protocole républicain, sous le prétexte que cette appellation pourrait offenser les célibataires prolongées.

 

« Si j’étais Belge, je serais comtesse », proteste l’une d’elles. Il est vrai que la France n’est pas tendre avec la gent noble féminine. Pas de titre et pas de prénom afin de préciser qu’elles sont les aînées si elles le sont. Elles ont tout juste le droit de faire figurer sur leur chevalière les armes de leur père, inscrites dans un losange. Or, il nous est venu aux oreilles que dans certaines familles, les filles aînées de la branche aînée pouvaient timbrer leurs armes d’une couronne de roses. Nous avons consulté les traités d’héraldique. Rien. Interrogé des spécialistes éminents. L’un d’eux nous a fait une réponse lapidaire : « Jamais ! »

 

Ne souhaitant pas désobliger une demoiselle aînée et considérant que l’héraldique peut évoluer dans les limites du raisonnable et de la bienséance, nous avons soumis une maquette à un graveur spécialisé. « Jamais vu ! » s’est-il exclamé. Ce dernier, pourtant, s’est montré ravi de l’exécuter et a trouvé que le résultat présentait une certaine élégance. La demoiselle arbore désormais sa chevalière au timbre fleuri et se demande si cette couronne-là pourrait s’inscrire dans un nouvel usage.

 

 

Proust en capitale

Rare auteur aura connu une telle intimité avec une ville que Marcel Proust avec Paris. Le musée Carnavalet, dans son exposition « Marcel Proust, un roman parisien », retisse sur fond de nostalgie le lien si étroit entre l’auteur de La recherche et la capitale française.

Marcel Proust (1871-1922)

 

On se souvient du mot de Jorge Luis Borges qui parlait des rues de Buenos Aires comme « des entrailles de mon âme ». Il en va de même pour Marcel Proust dont les artères de la capitale irriguent ses textes et conduisent au plus profond de son être. Elles furent en partie le décor de sa vie, mais plus encore le dédale qui le conduisit à son œuvre. « J’avais toujours à portée de ma main un plan de Paris qui, parce qu’on pouvait y distinguer la rue où habitaient M. et Mme Swann, me semblait contenir un trésor », écrit le narrateur dans le premier tome de À la recherche du temps perdu. On ne compte pas les cafés, les jardins, les gares, les hôtels (parfois de mauvaise vie), les salons mondains, les théâtres qu’il traverse dans sa vie et qu’il fige pour l’éternité dans son roman.

 

Proust vit Paris avant de le hanter et pour finir d’y laisser planer son ombre, comme un legs aux lettres françaises. La ville est son berceau, avant de devenir son tombeau. Il y naît le 10 juillet 1871, au 96, rue La Fontaine (la maison sera démolie en 1897). Enfant, il habite successivement au 8, rue Roy, entre 1870 et 1873, puis 9, boulevard Malesherbes, au fond d’une cour intérieure, au premier étage où il écrit Les plaisirs et les jours, son premier livre. En 1900, il emménage avec ses parents, au 45, rue de Courcelles, puis à partir de 1906, au 102, boulevard Haussmann (c’est aujourd’hui une banque). La migration se poursuit au 8, bis rue Laurent Pichat (3e étage sur rue), où il loue provisoirement un appartement dans l’immeuble de l’actrice Réjane fin 1919, et se termine au 44, rue Hamelin, la dernière adresse (c’est aujourd’hui un hôtel). Une plaque rappelle au passant le lieu où rendit son dernier souffle, le 18 novembre 1922, le plus grand écrivain français de l’entre-deux siècles.

 

On voit à Carnavalet son lit de mort, qui fut aussi l’établi sur lequel la rédaction de son œuvre le consuma. Dans cette chambre obscure de la rue Hamelin, il avait dit à sa bonne quelques jours avant de mourir : « Ah ! Céleste, aujourd’hui j’ai écrit le mot fin ».

 

 

En garde !

En escrime, le combat est un dialogue ; l’assaut, une phrase d’armes. Cette discipline compte de nombreuses expressions que l’on manie quotidiennement sans même en connaître l’origine. Nous vous convions à un assaut imaginaire réunissant quelques-unes de ces fameuses formules. Dans cette joute, qui aura le dernier mot ? 


Jeux Olympiques, Los Angeles, 1991 © Unsplash

 

Vous fourbissez votre arme, bras armé, prêt à croiser le fer dans un duel qui a tout l’air d’une affaire sérieuse. Vous relevez le gant et vous vous tenez sur vos gardes. On dit de vous que vous êtes un bretteur. Mieux, une fine lame. 

 

Le regard acéré, vous dégainez. Vous vous tenez de pied ferme. Vous comptez bien avoir le dessus des armes et ne pas passer l’arme à gauche. Votre doigté vous permet de répondre du tac au tac et de placer quelques bottes joliment menées. Tandis que votre adversaire s’enferre, s’escrimant à exécuter des actions qui ne sont que des coups d’épée dans l’eau, vous le traitez, en vous-même, de sabre de bois. Il ne risque pas de vous embrocher. Ne baissez pas pour autant votre garde ! 

 

Quand, soudain, un retour au temps précédent s'impose et vous laissez s’échapper « au temps pour moi ! » Vous vous faites blanc de votre épée. Vous enchaînez coups fourrés, coups de Jarnac et coups d’arrêt. Méfiez-vous néanmoins d’une épée à double tranchant ! Votre adversaire sent comme une épée de Damoclès. Il a l’épée sur la gorge… Ou bien est-ce vous, pressé d’en finir ? Chevaleresque, vous décidez de tirer à fleuret moucheté.

 

Pour parfaire votre culture :

 

Affaire sérieuse : Terme employé lors d’un duel et inventé par les maîtres d’armes du XVIIIe siècle pour désigner ce déplacement de l’escrime hors des salles d’armes.

À fleurets mouchetés : Ménager l’adversaire sans intention de le blesser.

Au temps pour moi : Revenir à la position précédente en vue de recommencer le mouvement.

Avoir le dessus des armes : Prendre le dessus.

Avoir l’épée sur la gorge : Être saisi et menacé d’être tué. Au figuré : être vivement pressé.

Baisser sa garde : Se rendre vulnérable.

Botte : Initiative destinée à mettre un adversaire en difficulté.

Bras armé : Homme chargé de faire respecter la loi par la force.

Bretteur : Celui qui se bat souvent, qui aime ferrailler.

Coup d’arrêt : Coup de pointe stoppant l’adversaire.

Coup fourré : Autrefois, coup technique exécuté avec l’épée.

Coup de Jarnac : Coup parfaitement régulier, mais passé dans le langage courant comme un coup fourré.

Coups d’épée dans l’eau : Action dépourvue d’effet.

Croiser le fer : Défier quelqu’un.

Dégainer : Tirer l’épée du fourreau.

De pied ferme : Allusion à un bretteur qui se tient en garde sans reculer.

Doigté : Qualité permettant de doser les contractions et les relâchements des doigts sur la poignée de
l’arme et de manier celle-ci avec plus d’agilité et de vitesse.

Duel : Combat entre deux personnes.

Embrocher : Percer le corps de son adversaire avec le fer de son arme.

Fourbir ses armes : Se préparer.

Le regard acéré : Expression vive, comme produite par une lame à la pointe acérée.

Passer l’arme à gauche : Mourir.

Relever le gant : Accepter le défi.

Répondre du tac au tac : Répondre à une attaque en parant et ripostant immédiatement.

Sabre de bois : Personne non dangereuse.

Se faire blanc de son épée : Se couvrir de son épée par des mouvements rapides. Au figuré : se
prévaloir d’un pouvoir ou d’un crédit que l’on n’a pas.

S’enferrer : S’embourber.

S’escrimer : S’évertuer à.

Se tenir sur ses gardes : Être prêt à combattre.

Un bretteur : Celui qui se bat souvent, qui aime ferrailler.

Une fine lame : Un expert.

 

 

Les trois coups (de génie) de Molière…

Amis des théâtres, le Bottin Mondain ne pouvait passer sous silence le 400e anniversaire du plus illustre des auteurs français !

©  L. de Funès dans L’Avare, 1980 

 

Le succès. Molière serait l’auteur français actuel le plus joué dans le monde, devant l’éternel rival, William Shakespeare. Bien sûr que cela reste un rien théorique, mais l’assertion ne trouve aucun démenti. Quoi qu’il en soit, le génie de Molière rencontre, quatre cents ans après sa naissance, un incroyable écho. Même aux États-Unis, des colloques, des journées d’étude, des expositions mettent à l’honneur notre n°1 des planches ! Quel autre auteur peut se targuer de posséder « sa » maison, une Comédie-Française, temple sacré dont les ors ont brillé au firmament d’un répertoire dont chaque pièce raconte ce que nous sommes. C’est cette même maison qui programme jusqu’à l’été une saison spéciale dont la représentation très attendue de la version originelle de Tartuffe, mise en scène par Ivo Van Hove, d’après un texte reconstitué par Georges Forestier, professeur émérite de littérature française à la Sorbonne.

Les interprètes. Mais la pérennité de Molière, si elle doit beaucoup à son génie, doit tout autant à ceux qui l’ont servi. À commencer par sa propre épouse, Armande Béjart, pour qui il a écrit le rôle de Célimène dans Le Misanthrope. S’ensuivra une kyrielle de comédiennes et de comédiens jusqu’à nous, comme Jean Le Poulain, irrésistible bourgeois gentilhomme des années 50-60, Gérard Philipe, Francis Huster, Michel Bouquet, qui aurait interprété plus de quatre cents fois son maître ou Guillaume Gallienne, actuellement sur les planches dans Le Malade imagine. Sans oublier évidemment celui dont l’interprétation si personnelle au cinéma a ouvert la voie d’un nouveau public à L’Avare : Louis de Funès !

Le secret. Pourtant Molière, dont plus d’une trentaine d’œuvres ont révélé le génie, tout autant que les profondeurs du genre humain, n’aura jamais écrit une ligne sur lui. Comme si seule comptait l’œuvre. Cette célébrité demeure inconnue. Une vie où se mêlent légendes, incertitudes et rares vérités. Jusqu’en 1820, on ignorait même son acte de baptême, daté du 15 janvier 1622, qui détermina donc sa date de naissance, à un ou deux jours près. On le fit longtemps mourir sur scène, alors qu’il est établi qu’il rendit son dernier souffle, le 17 février 1673, chez lui, 40 rue de Richelieu, à Paris. Une mort subite qui intervint après avoir incarné l’hypocondriaque Argan. Ironie du sort pour un malade ce soir-là si peu imaginaire.

Reste l’héritage qui de siècle en siècle s’enrichit. Il est aussi celui de la France, dans ce qu’elle a de plus sacré, son génie des lettres. L’auteur, le comédien et le spectateur, en une indissociable trinité, assurent la traversée des âges. En ces temps difficiles pour la scène française, le plus grand hommage qu’on puisse encore rendre à Molière, c’est de retourner au théâtre !

 

 

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