L’art des devises, l’héritage des lignées
Au Moyen Âge, cette coutume était si intimement liée à l’équipement militaire que l’ancien français confondait régulièrement, sous un même vocable, la « devise » et l’ « écu », employant même parfois le terme de devise pour désigner l’armoirie dans sa totalité et le verbe « deviser » pour signifier l’action de blasonner. Au fil des siècles, cette pratique s’est codifiée pour devenir un élément central de la transmission familiale. Les enfants héritaient de la maxime de leurs pères en même temps que de leurs armes, perpétuant ainsi le souvenir d’un exploit guerrier, d’un service insigne rendu à la Couronne ou d’une profonde dévotion souvent tirée des Écritures saintes. À cet héritage, les seigneurs pouvaient adjoindre une formule personnelle ou en recevoir une nouvelle de la main du prince en récompense de leur éclatante fidélité, faisant de la devise le véritable miroir de l’âme, de la piété ou des attachements de celui qui la choisissait.
Pourtant, le choix d’une sentence ne relevait pas systématiquement d’une solennité martiale ou spirituelle : le bon goût ou une simple harmonie sonore suffisaient parfois à son adoption, poussant certaines familles à introduire leur propre nom sous forme de rébus ou de jeux de mots, tandis que d’autres veillaient à ce que la formule réponde directement aux figures peintes sur leur écu. Pour autant, l’art de la devise reste soumis à des règles de composition strictes.
Pensée comme une métaphore visuelle, elle doit impérativement associer le « corps » — l’objet ou le symbole graphique servant de
comparaison — et l’« âme », qui est la sentence textuelle venant l’expliciter. La logique héraldique impose d’ailleurs que le point de comparaison choisi soit plus noble et plus grand que l’homme lui-même, et que le symbole présente un sens abstrait mais parfaitement limpide, excluant les créatures monstrueuses ou les objets hétéroclites sujets à de fausses interprétations et assurant ainsi l’idée de transcendance.
Sur le plan linguistique, le latin s’est imposé comme la langue de choix pour la rédaction de ces maximes. Les familles privilégiaient sa remarquable concision, la richesse de son répertoire biblique et son caractère universel qui permettait aux savants et aux lettrés de toute l’Europe de se comprendre au-delà des frontières nationales. Cette universalité n’a cependant pas empêché l’émergence de fortes spécificités géographiques.
En Angleterre, par exemple, la noblesse recourait volontiers au français pour souligner ses origines continentales antérieures à la conquête de Guillaume le Bâtard ; les devises y revêtent encore une importance bien plus capitale qu’en France, faisant partie intégrante du blason familial sans jamais subir de modification. À l’inverse, l’armorial français se montre beaucoup plus pauvre en devises immuables, les lignages ayant souvent altéré les leurs au fil des générations menant parfois à une pluralité de devises pour une même famille. Les Espagnols, quant à eux, choisissaient d’inscrire leur devise directement sur la bordure de l’écu, tandis que les grandes cités européennes et les corporations l’inséraient dans le corps du blason, la faisant porter par un animal héraldique ou figurer sur les pages d’un livre ouvert, à l’instar de la sérénissime république de Venise.
Initialement l’apanage de la noblesse et des chevaliers lors des tournois, l’usage des devises a connu une formidable expansion aux XVIe et XVIIe siècles pour s’étendre à toutes les facettes de la vie publique, civile et religieuse au XIXe siècle.
On s’est mis à composer des sentences éphémères ou pérennes pour célébrer les mariages royaux, les fêtes de cour ou les pompes funèbres, avant que cet élan ne gagne l’ensemble des institutions. Dès lors, chaque province, chaque municipalité, mais aussi les parlements, les cours de justice, les académies savantes, les régiments militaires et les ordres religieux ont adopté leur propre devise, parachevant la démocratisation d’un art qui, du bouclier du guerrier antique, est devenu le symbole universel de l’identité collective et institutionnelle.
C’est pour honorer cette tradition que nous avons choisi d’intégrer le recueil des devises des familles du Bottin Mondain dans notre prochaine édition.
La salamandre, emblème du roi François Ier avec sa devise « Nutrisco et extinguo » (« Je nourris et j'éteins »), Château d'Azay-le-Rideau © Wikimedia Commons