« In illo uno unum »
Tous les étymologistes sont d’accord sur la langue d’où nous vient le mot « Devise ». C’est au latin que nous sommes redevables de la plupart de nos vocables usuels et celui-ci a lui aussi franchi les Alpes, comme bien d’autres, avec les soldats de Jules César. Du reste, nous ne trouvons dans les anciens idiomes gaulois ou celtique, aucune racine dont nous puissions le faire dériver. Ainsi, ce n’est pas de videre (voir) mais bien de dividere (cf. Littré) que vient « devise ». Sans nous arrêter aux transformations que le temps et les copistes ont fait subir à ce verbe pour qu’il devienne notre mot français, constatons simplement un fait principal : ses dérivés ont toujours impliqué un sens de division, de détail, que l’ancien français a conservé, en désignant une petite figure emblématique accompagnée ou non d’un mot (plus libre d’usage que le sont les armoiries).
Au sens « nouveau », la devise n’est plus une image mais une courte sentence : adage, maxime, proclamation associée à un individu, une famille ou une institution. Souvent empruntée à la Bible, aux auteurs de l’Antiquité et aux proverbes, elle se distingue par sa concision et sa portée symbolique. La devise est, avec le nom, l’un des rares emblèmes dont l’usage se soit perpétué de l’Antiquité à nos jours. Déjà présente sur les monnaies et les sceaux des cités grecques, elle connaît un véritable essor à Rome où familles, magistrats et institutions l’adoptent comme marque d’identité. Après un recul durant le haut Moyen Âge, dominé par les cris de guerre, elle renaît au XIVe siècle et accompagne l’essor de l’emblématique chevaleresque aux côtés des armoiries et des livres.
À l’époque moderne, les devises se multiplient dans toute l’Europe. Elles sont le plus souvent rédigées en latin, auquel elles doivent leur élégance, leur universalité et une remarquable capacité à exprimer, en quelques mots, les pensées les plus profondes. Si le blason constitue le corps d’une famille, la devise en est l’âme. Identifier ou retrouver le propriétaire d’une devise n’est pas toujours une tâche aisée. D’autant qu’un même personnage ou une même famille peut posséder plusieurs devises, et que la même devise peut appartenir à différents possesseurs, individuels ou collectifs. En comprendre le sens est souvent plus difficile encore tant elle peut être rebus, rappel d’un haut fait, sentence humoristique ou autre jeu de mots. C’est pour plonger dans cet univers et cet héritage impalpable des familles que le Bottin Mondain a choisi de dédier dans sa prochaine édition un chapitre « Devisaire » rassemblant les devises des familles qui le composent. Par-delà les familles, les communautés religieuses, ecclésiastiques et prélats se sont aussi dotés de devises et parmi eux les papes.
Depuis le sacre de S. M. l'empereur Napoléon Ier par S. S. le pape Pie VII, S. S. le pape Léon XIV sera le troisième pape à venir à Paris après Saint Jean-Paul II en 1980 et S. S. le pape Benoît XVI en 2008. L’arrivée prochaine du Saint-Père nous invite à nous pencher sur l'héraldique du Saint-Siège :

Saint Jean-Paul II (Karol Wojtyla), pape de 1978 à 2005 avait choisi
d'azur à la croix d'or décentrée à dextre, accompagnée dans le canton en pointe senestre du "M" marial d'or le tout brochant sur l'emblème de la papauté et sommé de la tiare papale.
Sa devise, « Totus Tuus » (« Tout à Toi »), exprime la profonde dévotion mariale de saint Jean-Paul II. Adoptée dès son épiscopat en Pologne, elle traduit l’abandon spirituel total de Karol Wojtyła à la Vierge Marie. Inspirée des écrits de saint Louis-Marie Grignion de Montfort, et plus particulièrement du Traité de la vraie dévotion à la Sainte Vierge, elle reprend la formule complète : « Totus tuus ego sum et omnia mea tua sunt » (« Je suis tout à toi, et tout ce que j’ai est à toi »). En héraldique, le « M » d’or placé au pied de la croix rappelle la présence de Marie au Calvaire et donne à cette devise sa pleine portée spirituelle.

Benoît XVI (Joseph Ratzinger), pape de 2005 à 2013 avait choisi
de gueules, chapé d'or, à la coquille du même ; la chape dextre à la tête de maure au naturel, à la couronne et au collier de gueules ; la chape senestre à l'ours au naturel, lampassé et chargé d'un bât de gueules croisé de sable le tout brochant sur l'emblème de la papauté, le palium et sommé de la mitre papale.
Les trois figures — la coquille, l’ours et la tête de Maure — sont héritées des armes de la Bavière et de l’archidiocèse de Munich, déjà présentes dans le blason épiscopal de Joseph Ratzinger lorsqu’il était archevêque de Munich. Les deux chapes évoquent la spiritualité monastique, plus particulièrement la tradition bénédictine. Pour la première fois, la mitre remplace la tiare pontificale, tandis que ses trois bandes d’or rappellent symboliquement les trois couronnes de cette dernière. Benoît XVI y ajoute enfin le pallium, insigne liturgique du souverain pontife, signe de sa communion avec les archevêques métropolitains et l’ensemble
des évêques. Sa devise, « Cooperatores Veritatis » (« Coopérateurs de la vérité »), est empruntée à la troisième épître de saint Jean (3 Jean 1,8) : « Nous devons donc accueillir de tels hommes afin de travailler comme coopérateurs pour la vérité. » Déjà adoptée comme archevêque puis cardinal, elle fut conservée lors de son élection au pontificat en 2005. Elle exprime la place centrale de la vérité, inséparable de la foi et de la charité, dans sa conception de la théologie et du service de l’Église.

Léon XIV (Robert Francis Prevost) a choisi quant à lui
taillé en I, d'azur à la fleur de lis d'argent ; en II, de blanc, au cœur enflammé de gueules et transpercé d'une flèche du même posée en barre la pointe en bas, le tout posé sur un Évangile fermé au naturel.
Les emblèmes pontificaux de Léon XIV reprennent ceux qu’il avait adoptés lors de sa consécration épiscopale : le lys d’argent, symbole de la pureté mariale, et le livre fermé — la Bible — sur lequel repose un cœur transpercé d’une flèche. Emprunté à l’iconographie de saint Augustin, ce dernier évoque sa conversion et « représente le désir irrépressible de Dieu, la quête intérieure et la conversion profonde ». Sa devise « In illo uno unum » (« En Celui qui est Un, soyons un ») est aussi celle qu’il avait choisi comme évêque et est tirée d'un commentaire de saint Augustin dans le psaume 127. Dans une interview accordée aux médias du Vatican en juillet 2023, le cardinal Prevost l’avait lui-même expliquée : Comme le montre ma devise épiscopale, l'unité et la communion font partie du charisme de l'Ordre de Saint-Augustin et aussi de ma façon d'agir et de penser. Je pense qu'il est très important de promouvoir la communion dans l'Église et nous savons très bien que la communion, la participation et la mission sont les trois mots clés du Synode. Donc, en tant qu'augustinien, la promotion de l'unité et de la communion est pour moi fondamentale. Saint Augustin parle beaucoup de l'unité dans l'Église et de la nécessité de la vivre.
«L'arbre de noblesse» (f°57r) -- «Traité de blason et recueil d'armoiries, composés [probablement] par Noël Le Boucq, de Valenciennes», BNF