La chasse aux affaires

À l’image d’un parcours de golf ou d’une soirée mondaine, la partie de chasse permet de deviser entre initiés. L’air de rien, évidemment, car nul n’est venu battre la campagne avec l’idée de faire coup double. À moins que… ? Chut, le son du cor résonne déjà dans la brume.
La chasse aux affaires

Dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, des hommes en tenue sombre se réunissent dans la cour de la propriété. Point de costumes ni de cravates à l’horizon. Certains arborent même sur le haut du crâne un chapeau orné d’une plume et, à l’épaule, une carabine.

Diantre ! Quelques bribes de conversation nous parviennent aux oreilles. Il y est question de meute et de sangliers, mais aussi de portefeuilles et de clients. Cette scène d’un rond de chasse, prélude indispensable à toute battue, pourrait n’être que pure fiction et pourtant… Si le silence est de mise dès le premier coup de trompe sonné, il n’est pas rare de parler affaires, relations et investissements lors d’une partie de chasse. Est-ce déplacé ? Pas nécessairement. Pour peu que le maître des lieux y consente, bien-sûr, et à mots feutrés, naturellement. 

Affaire conclue en pleine battue. Depuis belle lurette, d’illustres gentilshommes profitent volontiers de la chasse, au tir, à courre, à équipage ou à l’affût, pour discuter de leurs entreprises respectives, de leurs intérêts communs et de leurs projets les plus fous. Il y a des années, le président de la République Valéry Giscard d’Estaing, grand amateur de chasse à Chambord (il avait même demandé que les rabatteurs soient habillés en chemise blanche et en cravate), réglait les derniers détails de l’avenir de la société Schneider, à l’époque l’une des plus grandes du monde, avec Pierre de Cossé-Brissac, en pleine battue. 

Il arrive également que le destin de certaines entreprises se joue non pas lors d’un conseil d’administration à Paris, mais sur les terres giboyeuses de Bourgogne, de Sologne ou de Normandie. « Les trois dernières ventes d’un grand groupe média français se sont faites à la chasse » assure un connaisseur qui a assisté aux battues et aux discussions. Il se murmure même qu’une partie de chasse en Picardie fut l’occasion, dans les années 2000, pour un puissant magnat belge de convaincre le fondateur d’une célèbre maison de champagne, de distribuer à l’avenir son champagne d’exception en Belgique par l’intermédiaire de l’une de ses sociétés.

Un million de chasseurs taquine volontiers la canardière en France. Parmi eux figurent 39 % de cadres et professions libérales. Le soir venu, lorsque les fusils sont rompus et les mains glacées, certains profitent du cocktail pour raconter leurs histoires de sanglier tués au clair de lune quand d’autres préfèrent tisser des liens, échanger une carte de visite ou solliciter un conseil. Loin de nous l’idée de les en blâmer. Encore faut-il approcher sa cible à pas de loup. En affaires comme à la chasse, il convient de viser juste !

La rencontre, H. Hardy © Private Collection / bridgemanimages.com