« Les hommes et l’élégance » par Anne-Marie Carrière
« L’homme vous dira d’abord que ses prédécesseurs étaient favorisés. Rien ne fut plus flatteur que les jabots de dentelle, les plis du pantalon à sous-pieds et ceux de la toge virile... À cela nous répliquerons que, si le costume d’aujourd’hui n’est pas de ceux qu’on fige dans le marbre de Carrare, il rayonne par la diversité de ses formes, la richesse de ses coloris, la variété de ses tissus. La mode masculine se plie désormais aux exigences de chaque individu, à sa mesure et à ses mesures, à son métier, à son aisance, à son confort. Elle s’adapte à toutes les circonstances qui vont de la soirée mondaine au jardinage. Bref, que l’homme d'aujourd’hui se taise, il est gâté !
Or, il ne se taira point et se plaindra bien au contraire que le rythme de la vie et de ses affaires lui laissent à peine dix minutes pour choisir un costume. L’élégance étant affaire de pondération, dix minutes sont, certes, insuffisantes. Mais... puisque ce même monsieur est capable de passer deux heures à table, d’aller au cinéma ou de lire très longuement son journal, pourquoi ne consacrerait-il pas le temps nécessaire au choix d’un élément-clef de son élégance ?...
Enfin, de guerre lasse, il insinuera peut-être encore que ses louables efforts sont battus en brèche par l’élégance de série. À tous les coins de rue, il croise un bellâtre, harnaché de façon coquette, tiré non pas à quatre mais hélas... à cinq épingles ! Rassurons l’homme une dernière fois : cette facheuse cinquième épingle n’éblouit que les Béotiens. Pour l’œil de la femme avertie, il n’est pas de moyenne en la matière : un homme est vraiment élégant, ou il ne l’est pas du tout. Lorsque les bourgeons glissent leurs museaux pointus à la fenêtre et qu'ils en éclatent de rire, on voit alors se dresser le chef-d’œuvre de dépouillement, de simplicité et de distinction naturelle qu’est la tulipe, droite sur sa tige, taillée à sa juste mesure, sans ornement superflu. Plus j’y songe, plus l’homme élégant me fait penser à une tulipe, auréolée de toutes les forces du Printemps...
© Le Progrès, Bulletin of Fashion, New York, No. 110, Modes de Paris, 1859
Texte extrait du Bottin Mondain 1965